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13 décembre 2010 1 13 /12 /décembre /2010 09:13

rue89ico  

 

mai68-2

(racaille)

 mai68-1

(incivilités)

 

  Il y avait dans les missions de la police, la lutte contre la délinquance.
  Mais le mot est usé et manque de ferveur à la tâche. La lutte n’est plus d’actualité, la lutte c’est mou du genou. Outre la dimension répressive de la "lutte", le sens du mot y inclut ce qui est du domaine préventif et informatif, tandis que le combat appartient aux ardeurs des phases terminales. Il faut remplacer la lutte par le mot combat, et la dimension urgente et dramatique devient aussitôt une évidence.
Alors même si l’énergie était la même dans la lutte, le politique, suivi par le médiatique, évoque désormais un combat contre la délinquance.

  Cette police exponentiellement rebaptisée ne pouvait décemment continuer à patrouiller sur des secteurs. Le paysage devait aussi changer. On parle aujourd’hui de territoires. Un dealer ne vend plus dans son quartier, mais il a le contrôle d’un territoire.
 Le maintien de l’ordre - association de mots pourtant impopulaire, synonyme de procédé fasciste il y a vingt ans pour certains - est désormais un objectif d’envergure inadaptée au choix de société qui semble s’affirmer. Maintenant, les criminologues agréés parlent de pacification.
 Les vieux flics ont connu dans les faits de délinquance communs, le trafic de drogue, le recel de vol, et autres atteintes aux biens du même ordre. Ils sont priés de se mettre à la page, de ne plus parler de "deal" ou de "fourgue" mais d’économie souterraine. C’est vrai que ça a tout de suite une autre résonnance. Ça fout les pétoches au citoyen-électeur parce que c’est souterrain. C’est localisé au même endroit invisible que les réseaux dormants, quelque part entre chez lui et pas loin.
L’économie souterraine, ça se chante comme la dissimulation d’une organisation tentaculaire et bien rodée, donc – aussi - le message d’un constat d’échec. Autant d’angoisse et de fantasme pour une population élevée à la soupe sécuritaire, qu’il y a d’adrénaline dans le flagrant délit pour un flic. La sécurité, c’est désormais le vertige des deux infinis.

  Certains services de police sont qualifiés par les mêmes criminologues-communicants d’offensifs. Lors d’un débat télé, j’avais demandé à une éminence de l’ONDRP* pourquoi il utilisait ce langage de guerre (j’avais spontanément pensé à la grenade offensive, association d’idée, allez comprendre…) et pourquoi il fallait que le mot "répressif" tombe lui aussi en désuétude, alors qu’il était précisément et exactement adapté au travail policier.
La répression ne satisfait plus la rhétorique, elle n’a plus de relief, elle a trop servi aussi, le mot s’émousse, il faut passer à l’offensive. Il n’a pas répondu.

  Mais contre qui ?
  Aujourd’hui on dit surtout les jeunes. La seule précision apportée est en bande ou mineurs. S’ils sont plus de trois, on parle de bande organisée, s’ils sont mineurs, il est d’usage à intervalles réguliers (le temps d’oublier) d’évoquer des couvre-feux. Le couvre-feu est une mesure prévue par la Constitution en cas d’état de crise ou état de siège. C’est dire que ça ne rigole pas, là.
  On dit aussi racaille si on est président de la République. On peut dire crapauds si on est flic et qu’on aime bien les baragouins d’initiés.
  Avant, en situation de troubles à l’ordre public par exemple, on parlait de casseurs. Ou encore - avec un brin de paranoïa - des autonomes, anarchistes ou autres dénominations appartenant à un folklore politique. Par ailleurs on parlait de délinquants. Tout simplement. Ou de voyous. Au moins, ces gens-là avaient un qualificatif.
Aujourd’hui ce sont des jeunes… c’est dire le potentiel de dangerosité de cette tranche d’âge. (même si c’est une permanence dans le temps de voir les adultes redouter et s’effaroucher de leurs propres rejetons… une France vieillissante n’arrangeant rien.)

  Le métier de policier se concentre autour de mots forts, et se précise dans son appellation, tandis que sa clientèle de prédilection s’imprécise faute de mots. A cause d’une amnésie du langage pour désigner ceux qui tombent sous le coup de la loi, l’ambiance vire anxiogène. Si le délinquant est flou, s’il n’est personne, c’est qu’il peut être tout le monde.

  Il y avait également - et il y a toujours - des pointures, des criminels sanguinaires, des fous, des braqueurs qui n’avaient peur de rien et qui tiraient à l’arme lourde si leur plan était contrarié. Aujourd’hui on dit arme de guerre en cas de vol à main armée. Mais ce sont toujours des pistolets mitrailleurs, kalachnikovs, etc, bref, de mémoire de flic, personne n’est jamais monté au braquage avec des pistolets à billes. Mais il semblait opportun d’introduire le mot guerre dans la désignation de l’arsenal du grand banditisme - qu’on préfère d’ailleurs appeler crime organisé, même s’ils ont toujours été assez doués pour l’organisation, et ça depuis très longtemps. Le vol à main armée bénéficie aujourd’hui de la libre circulation européenne, mais la pratique reste la même.

  Le décèlement précoce est une notion nouvelle, également énoncée par la criminologie new-wave.
L’objectif de cette méthodologie est d’identifier les délinquants avant qu’ils ne le deviennent (exemple : les non-délinquants en bas-âge) ET les infractions avant qu’elles n’aient eu lieu (par exemple, avec la très populaire vidéosurveillance, pardon : vidéoprotection). Autrement dit, procéder à un contrôle permanent d’à peu près tout le monde, et – c’est un point de vue - le très cartésien monsieur-tout-le-monde aime à dire « quelle importance si on n’a rien à se reprocher !...»
  C’est une drôlement bonne idée, non ? Mais il va falloir faire cohabiter dans la loi et la procédure pénales, le décèlement précoce avec la présomption d’innocence. Et aussi avec les libertés constitutionnelles, les droits de l'Homme, et tout ce genre de dispositions à la sauce Vème république.


*ONDRP : Observatoire National de la Délinquance et de la Réponse Pénale

 

Plus de commentaires sur Rue89 [lire] et sur AgoraVox [lire]

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commentaires

Alianirah 25/11/2010 03:07


Ce n'est pas très gentil tout ça ... (com précédent)

Heureux de ce billet sur le vocabulaire, surtout concernant les jeunes.

Je trouve les anecdotes très bien faites, que ce soit pour le grand public ou les fonctionnaires de police. Certes, ils n'aident pas les fonctionanires mais le but premier n'est pas là, je crois et
loin de là. Pour le publique c'est comprendre et voir différemment la réalité comme décrite par les médias.

Les points de vue différents c'est essentiel.

Bon courage encore pour la suite, il est temps de dormir


En ce qui concerne les identité, pas de soucis, il y a les IPs et avec Hadopi toussa IP=identité du titulaire de ligne.
Quand on en a pas deux, elles ne se sont pas non plus déplacées là haut.

Je dis n'importe quoi :p

Enfin tout ça c'était pour amorcer sur le fait de la vie privée qui n'existe plus beaucoup... Tout comme la liberté d'opinion et d'expression.

Aujourd'hui, la surveillance est plus que de mise, mais pour qui ? pourquoi ?

Le boycotte est interdit (1an, 15000€) depuis peu.
Les réseaux sociaux ne sont pas considérés comme privés.
La vidéo-protection est partout (Gare de strasbourg 200 caméras)
Les taxes augmentent de partout (20Millions pour la CNC, internet 3€+/mois, taxe audiovisuelle pour tout le monde, abo téléphone en cours, augmentation place de cinéma, augmentation des impots)


LACROIX 23/07/2010 16:37


je n'ai pas de nom, puisque d'autorité tu me donnes un pénom "flic ordinaire". Je suis flic depuis 21 ans et toujours en activité. Je ne me reconnais pas dans tes diatribes et ton inconséquence. CE
QUE TU RACONTES DANS TES BOUQUINS, NE SE RACONTE PAS, CA SE VIT. TU NE NOUS AIDES PAS, APPRENDS A CONDUIRE VITE ET BIEN !


le flic 23/07/2010 19:18



Pas la peine de se mettre dans un état pareil !
...et puis tu sais, ce n'est pas grave si tu ne t'y reconnais pas dans tout ça.
Quant au nom et au mail, pas important. S'il y avait le double de couilles que de mecs par ici, ça se saurait ;)



christophe henry 11/06/2010 23:49


Bonjour,
La notion d'économie souterraine est née au ministère des finances dans les années 90 et ne recouvrait au départ que le travail clandestin (j'ai participé aux travaux d'adoption de la loi du 11
mars 1997 relative à la lutte contre le travail clandestin). Economie souterraine ça faisait plus joli que travail clandestin.
Par ailleurs, je me demandais si on parlait encore de "bavure" lorsque des policiers tabassent un jeune qui leur fait un geste obscène (comme la presse gratuite l'a relaté récemment) ou si ce terme
avait évolué avec le reste.
CH


Nichevo 07/06/2010 22:06


Ce qui est terrible dans cette "nov langue", c'est qu'elle est parlée couramment par des spécialistes de la rhétorique qui, comme dans le sketch de Franck LEPAGE (cherchez sur Dailymotion)nous
roulent dans la farine par trop de rhétorique dégoulinante, poisseuse et sans logique.
Le flic de base lui, est toujours confronté aux mêmes problèmes sauf qu'on lui dit tous les dix ans environ qu'il n'a rien compris et qu'on va lui apprendre à faire de la police, par exemple :
pour se "rapprocher de la population", faire de la "proximité", toucher du doigt (ou du poing) des populations "en grande souffrance" etc etc....
A l'inverse, on utilise la "nov langue" dans des termes guerriers tels que "impacter", "prioriser", "atteindre ses objectifs", surveiller ses "tableaux de bord".
Le tout pour faire une police plus virtuelle que jamais, en décrochage total avec la réalité qui , certes, ne sera jamais aussi lisse qu'un beau tableau rempli de statistiques rassurantes...
Cette rhétorique mensongère tue le métier mais cela ne date pas d'hier...
J'ai feuilleté "le dictionnaire de la racaille" écrit par un commissaire dans les années 1830 et j'ai eu la surprise de constater qu'il dénonçait les mêmes impostures...
Qu'importe la situation, fusse t elle critique, le technocrate a toujours le dernier mot sous forme de langue de bois et de théorie fumeuse.
IL faut rassurer la populace et si on a pas les moyens de sa politique et bien on lui fait passer les vessies pour des lanternes...


le flic 07/06/2010 23:03



Je suis d'accord.
Et il y a des choses qui changent et s'aggravent beaucoup moins vite que le langage.
Ceux qui pensent que c'est un détail se trompent. Ce sont bien les mots qui véhiculent le sens de ce qu'ils désignent.
Les gourous catatstrophistes sont des nuisibles.
J'enfonce des portes ouvertes ? Pas grave.



Michaël Collini 07/06/2010 17:30


Comme toi j'ai remarqué cette évolution dans les termes, mais bien sûr c'est écrit avec talent et une maîtrise de la langue française que je suis loin d'avoir.
Voici encore quelques modifications que j'ai relevées en Belgique, dans le langage policier, ou supposé tel.
On ne parle plus non plus "maintien et rétablissement de l'ordre publique", mais de "gestion négociée de l'espace publique" ce qui transforme d'office le flic matraqueur en un négociateur d'espace,
c'est presque poétique, non ?
Face à lui, il n'y a plus "d'adversaire", c'est trop conflictuel, on se contente d'un "opposant".
"L'usage de la force" qui est selon certains criminologues l'apanage de la police n'existe plus (snif, plus moyen de se défouler), non, non Monsieur, nous devons maintenant "recourir à la
contrainte". D'où l'expression bien connue 'si tu ne te calmes pas, tu vas recevoir une bonne contrainte dans ta figure' (encore que je ne sois pas sûr du mot 'figure')
De même on ne parle plus "d'agent de quartier", mais d'un "inspecteur de proximité". Oui, parce que chez nous, le grand concept, c'est "la police de proximité", orientée vers l'extérieur (avant
c'est vrai on restait tous à taper la carte dans les commissariats) qui vise la résolution de problèmes (encore une belle façon de déplacer les responsabilités car on sait tous que la criminalité
N'est PAS liée aux conditions socio-économiques) et le partenariat (avec des institutions qui ne sont pas demanderesses).
Par contre, au 101 (votre 18 je crois) beaucoup d'appelants sont connus maintenant sous le doux vocable de "groseilles" en référence au cinéma sans doute (La vie est un long fleuve tranquille).
Sans oublier les fameux "allochtones" (http://fr.wikipedia.org/wiki/Allochtone) qui ne sont pas des gens qui répondent au téléphones. Mais attention Béné, il y a de bons allochtones, enfin...
j'espère, j'en suis un...


le flic 07/06/2010 17:58



Vous êtes vraiment bizarres, vous les Belges !
[discrimination positive]



"Sans la police,
tout le monde tuerait tout le monde et il n'y aurait plus de guerre."

Henri Jeanson, pataphysicien

« Le Flic de Bénédicte Desforges séduit avant tout par sa sensibilité à fleur de peau, sa révolte et sa tendresse. »
Lire
« La révélation du printemps »
Le Nouvel Observateur
« Avec sa fougue guerrière, sa rectitude et sa grande gueule, on irait bien au feu avec elle. »
Les Inrockuptibles

Police Mon Amour

« B.Desforges [...] récidive avec Police Mon Amour, dévoilant le quotidien des flics de base. Au fait, qu'en pense son ministre de tutelle, Brice Hortefeux ? »
France-Soir février 2010
chronique du livre [lire]
par Philippe Sage
« B.Desforges a osé écrire tout ce qu'on n'ose pas dire dans la police... »
France inter
« Chroniques poignantes. Une femme flic qui raconte magnifiquement, et dans un style époustouflant, son quotidien. On est happé. »  Biba

FLIC-BD

Mis en images par Séra, Flic est une adaptation en bande dessinée du livre éponyme de Bénédicte Desforges, publié en 2007 et immédiatement devenu un succès de librairie. Dans cette série de récits courts directement inspirés de son expérience et de son parcours de policier, elle brosse un saisissant portrait de ce métier complexe, en prise directe avec toutes les expressions, souvent contradictoires, de la condition humaine... note de Casterman [lire]

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