Il y a quelques jours, je voulais faire un inventaire des clichés vus dans les films policiers français. Et puis mettre mes
collègues à contribution pour en faire un catalogue achevé. Et en fait, non je ne le ferai pas.
Je sais aujourd’hui qu’un conseiller technique « police » peut se faire payer mille euros la journée de travail de relecture de scénario.
Donc, on ne va pas fournir aux producteurs et réalisateurs, la liste libre de droits des conneries à éviter dans les scénarios de films policiers. Que cela puisse profiter à un seul d’entre eux
me dérangerait (pour rester polie).
Qu’ils fassent bosser des vrais flics contre rémunération, ils ont les budgets qu’il faut.
Mais quand même, je voudrais un peu évoquer les héros de fictions policières. Les héros français, les envahisseurs, j’ai nommé : les commissaires de police.
Et la liste est longue, c’est bien simple, il n’y a que ça. Depuis les débuts des Maigret, Moulin, Navarro et consorts, et tous ceux du cinéma dont j’ai oublié les noms, parce qu’ils ont
le bon goût de ne pas être aussi récurrents que Harry Callaghan, le héros de polar reste accroché à son galon comme un morpion au dernier poil pubien de la défunte inventivité (oui je sais,
c’est lourdingue, mais ça me plait.)
Encore moins que dans d’autres genres, le héros standard de fiction policière n’a pas pris l’ascenseur social, il est déjà en haut. Il est taulier, il est LE patron. Même s’il a le
rôle d’un anti-héros, il est un chef. Ripoux, crasseux, brisé-par-les-affres-du-métier, torturé, alcoolique, camé, partouzeur, il n’en est pas moins commissaire de police. Et il arrive, seul,
face au crime, ours solitaire et ténébreux, avec sa besace pleine de clichés. Exemples...
S’il est parisien, il vit toujours dans un sublissime appartement, genre loft chic et sobre. S’il est en province, c’est souvent sur la côte. Question d’éclairage... Et s’il a touché des
pots de vin, c’est pour se faire construire une piscine à débordement avec vue sur la mer, face à laquelle il aura des phrases extrêmement introspectives et définitives sur son déroulement de
carrière, et sa mort probable.
S’il est marié, c’est avec une femme très belle parce qu’il est catégorie A de la fonction publique. Et pour la touche d’exotisme, elle a un léger accent parce qu’elle est peut-être une
ex call-girl étrangère et délinquante qu’il a recueillie pour lui obtenir une carte de séjour, et tourner des scènes de copulation sous la douche pour les besoins du scénario. Le commissaire de
police de films a souvent un coté Mère Teresa très émouvant. Sa femme a un accent suédois ou italien parce que la prod a trouvé que ça le faisait mieux que l’accent zaïrois ou portugais du Sud
(c’est pas moi qui le dit, c’est la prod).
S’il a des enfants, il les embrasse une dizaine de fois par film dans leur sommeil parce que sa vocation l’a retenu au travail, cette salope qui lui bouffe la vie comme un cancer de
l’ambition. Quand ses petits sont réveillés, ils courent vers lui en criant Papa ! Papa ! avec un sourire un peu triste parce qu’ils ne savent pas encore qu’ils vont mourir dans des
circonstances atroces.
Dans le scénario, le commissaire de police fait presque tout tout seul. Il incarne la police nationale de tout son être galonné. Il est d’ailleurs volontiers représenté en grand
solitaire ayant un esprit d’équipe très approximatif.
Il conduit seul sa voiture de fonction, se bat seul contre dix, et c’est lui seul qui refroidit les méchants. En gros, ça se passe comme ça.
Le film policier français parle de police judiciaire, et décline à l’infini le même scénario, celui de l’enquête. Un début (meurtre), un déroulement de l’enquête (où le commissaire de
police traque le crime avec un quota de pertes humaines conséquent et énormément de coups de feu tirés) et une fin (la mort du héros-flic ou du bandit ou des deux).
Vous vous doutez bien que si j’étale ces quelques détails et interprétations, c’est pour parler des grands absents du cinéma et de la télé, la police en uniforme.
Quand les gardiens de la paix apparaissent à l’écran, ils sont figurants.
Hors fiction, on accorde plus de crédit aux déclarations des commissaires de police faites à la presse par exemple, à propos de leurs effectifs, qu’à celles balbutiées par le petit
personnel. Le gardien de la paix n’est qu’un exécutant, un esclave du Chiffre, un matricule. Il ne peut qu’avoir rien à dire…
Alors de la même façon dans les films, l’omniprésence des commissaires de police est sensée donner une caution de réalisme et de sérieux aux scénarios des films policiers.
L’uniforme est synonyme de médiocrité, d’inintérêt. L’uniforme n’est pas vendeur.
L’uniforme n’inspire personne, l’abandon du mythe du héros unique ne tente personne.
Et pourtant, le réalisme du monde policier se situe essentiellement dans cette approche.
Qu’importe, après tout, le choix des producteurs d’aimer remâcher indéfiniment du mythe plutôt que de puiser une inspiration nouvelle dans les réalités des vrais flics. Qu’importe qu’ils
se foutent de savoir si un genre policier autre peut plaire au public. Mais ce qui est nuisible est que télé et cinéma participent de façon démesurée à forger l’opinion du public sur la police
et son fonctionnement. Passe encore d’entendre « votre honneur » dans les tribunaux français, et de se voir réclamer des « mandats de perquisition », mais c’est pourtant une preuve de
l’influence de la fiction, et de la confusion qu’elle peut générer.
Qui sait les nombres relatifs de commissaires et de gardiens de la paix dans la police nationale ?
Qui sait que 80% des affaires traitées par la police judiciaire leur sont apportées par les gardiens de la paix ?
Qui sait qu’il y a aussi des flics en uniforme officiers de police judiciaire ?
Qui sait quel est le grade qui meurt le plus souvent en service ?
Qui connaît le quotidien des gardien de la paix autrement que par les images cent fois vues des reportages sur les BAC et sur les émeutes en banlieue, à part eux-mêmes et leurs proches
?
Qui peut affirmer qu’aucun sujet de fiction ne peut s’inspirer de ces inconnus de flics ?
Une chose est sûre, une seule. L’absence de la police en tenue dans la fiction française est rigoureusement à l’image du désintérêt et du mépris porté à cette police par l’opinion et
ceux qui la nourrissent de rengaines réchauffées, et de reportages orientés et répétitifs.
c'est vous qui le dites