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13 mai 2008 2 13 /05 /mai /2008 02:09

 


  Il y a quelques jours, je voulais faire un inventaire des clichés vus dans les films policiers français. Et puis mettre mes collègues à contribution pour en faire un catalogue achevé. Et en fait, non je ne le ferai pas.
Je sais aujourd’hui qu’un conseiller technique « police » peut se faire payer mille euros la journée de travail de relecture de scénario.
Donc, on ne va pas fournir aux producteurs et réalisateurs, la liste libre de droits des conneries à éviter dans les scénarios de films policiers. Que cela puisse profiter à un seul d’entre eux me dérangerait (pour rester polie).
Qu’ils fassent bosser des vrais flics contre rémunération, ils ont les budgets qu’il faut.

  Mais quand même, je voudrais un peu évoquer les héros de fictions policières. Les héros français, les envahisseurs, j’ai nommé : les commissaires de police.
  Et la liste est longue, c’est bien simple, il n’y a que ça. Depuis les débuts des Maigret, Moulin, Navarro et consorts, et tous ceux du cinéma dont j’ai oublié les noms, parce qu’ils ont le bon goût de ne pas être aussi récurrents que Harry Callaghan, le héros de polar reste accroché à son galon comme un morpion au dernier poil pubien de la défunte inventivité (oui je sais, c’est lourdingue, mais ça me plait.)
  Encore moins que dans d’autres genres, le héros standard de fiction policière n’a pas pris l’ascenseur social, il est déjà en haut. Il est taulier, il est LE patron. Même s’il a le rôle d’un anti-héros, il est un chef. Ripoux, crasseux, brisé-par-les-affres-du-métier, torturé, alcoolique, camé, partouzeur, il n’en est pas moins commissaire de police. Et il arrive, seul, face au crime, ours solitaire et ténébreux, avec sa besace pleine de clichés. Exemples...
  S’il est parisien, il vit toujours dans un sublissime appartement, genre loft chic et sobre. S’il est en province, c’est souvent sur la côte. Question d’éclairage... Et s’il a touché des pots de vin, c’est pour se faire construire une piscine à débordement avec vue sur la mer, face à laquelle il aura des phrases extrêmement introspectives et définitives sur son déroulement de carrière, et sa mort probable.
  S’il est marié, c’est avec une femme très belle parce qu’il est catégorie A de la fonction publique. Et pour la touche d’exotisme, elle a un léger accent parce qu’elle est peut-être une ex call-girl étrangère et délinquante qu’il a recueillie pour lui obtenir une carte de séjour, et tourner des scènes de copulation sous la douche pour les besoins du scénario. Le commissaire de police de films a souvent un coté Mère Teresa très émouvant. Sa femme a un accent suédois ou italien parce que la prod a trouvé que ça le faisait mieux que l’accent zaïrois ou portugais du Sud (c’est pas moi qui le dit, c’est la prod).
  S’il a des enfants, il les embrasse une dizaine de fois par film dans leur sommeil parce que sa vocation l’a retenu au travail, cette salope qui lui bouffe la vie comme un cancer de l’ambition. Quand ses petits sont réveillés, ils courent vers lui en criant Papa ! Papa ! avec un sourire un peu triste parce qu’ils ne savent pas encore qu’ils vont mourir dans des circonstances atroces.
  Dans le scénario, le commissaire de police fait presque tout tout seul. Il incarne la police nationale de tout son être galonné. Il est d’ailleurs volontiers représenté en grand solitaire ayant un esprit d’équipe très approximatif.
Il conduit seul sa voiture de fonction, se bat seul contre dix, et c’est lui seul qui refroidit les méchants. En gros, ça se passe comme ça.

  Le film policier français parle de police judiciaire, et décline à l’infini le même scénario, celui de l’enquête. Un début (meurtre), un déroulement de l’enquête (où le commissaire de police traque le crime avec un quota de pertes humaines conséquent et énormément de coups de feu tirés) et une fin (la mort du héros-flic ou du bandit ou des deux).
  Vous vous doutez bien que si j’étale ces quelques détails et interprétations, c’est pour parler des grands absents du cinéma et de la télé, la police en uniforme.
Quand les gardiens de la paix apparaissent à l’écran, ils sont figurants.

  Hors fiction, on accorde plus de crédit aux déclarations des commissaires de police faites à la presse par exemple, à propos de leurs effectifs, qu’à celles balbutiées par le petit personnel. Le gardien de la paix n’est qu’un exécutant, un esclave du Chiffre, un matricule. Il ne peut qu’avoir rien à dire…
  Alors de la même façon dans les films, l’omniprésence des commissaires de police est sensée donner une caution de réalisme et de sérieux aux scénarios des films policiers.
  L’uniforme est synonyme de médiocrité, d’inintérêt. L’uniforme n’est pas vendeur.
  L’uniforme n’inspire personne, l’abandon du mythe du héros unique ne tente personne.
  Et pourtant, le réalisme du monde policier se situe essentiellement dans cette approche.
  Qu’importe, après tout, le choix des producteurs d’aimer remâcher indéfiniment du mythe plutôt que de puiser une inspiration nouvelle dans les réalités des vrais flics. Qu’importe qu’ils se foutent de savoir si un genre policier autre peut plaire au public. Mais ce qui est nuisible est que télé et cinéma participent de façon démesurée à forger l’opinion du public sur la police et son fonctionnement. Passe encore d’entendre « votre honneur » dans les tribunaux français, et de se voir réclamer des « mandats de perquisition », mais c’est pourtant une preuve de l’influence de la fiction, et de la confusion qu’elle peut générer.
  Qui sait les nombres relatifs de commissaires et de gardiens de la paix dans la police nationale ?
  Qui sait que 80% des affaires traitées par la police judiciaire leur sont apportées par les gardiens de la paix ?
  Qui sait qu’il y a aussi des flics en uniforme officiers de police judiciaire ?
  Qui sait quel est le grade qui meurt le plus souvent en service ?
  Qui connaît le quotidien des gardien de la paix autrement que par les images cent fois vues des reportages sur les BAC et sur les émeutes en banlieue, à part eux-mêmes et leurs proches ?
  Qui peut affirmer qu’aucun sujet de fiction ne peut s’inspirer de ces inconnus de flics ?

  Une chose est sûre, une seule. L’absence de la police en tenue dans la fiction française est rigoureusement à l’image du désintérêt et du mépris porté à cette police par l’opinion et ceux qui la nourrissent de rengaines réchauffées, et de reportages orientés et répétitifs.


Précisions suite aux premières réactions :

(Histoire qu’on parle bien de la même chose…)

Ce qui précède est de l’ordre du constat.
On ne peut pas avoir les mêmes attentes d’une fiction que d’un documentaire. Ce n’est pas son rôle, pas sa vocation.
Il n’y a pas d’obligation « morale » à faire dire une vérité à la fiction. Heureusement.
Une fiction peut mentir, travestir, ignorer, exagérer. Tant mieux. On en a autant besoin que de vérité. C’est stimulant, ça fait rêver ou réagir.
D’ailleurs, la plupart des clichés du cinéma - policier ou autre - échappe à tous ceux qui n’ont pas un avis éclairé sur le sujet. Les clichés sont une sorte de balises de repérage qui identifient un genre. A force d’être vus, en une ou deux images ils apportent une charge significative qui fait l’économie d’imagination.

On ne peut rien attendre d’une fiction qui ne soit le produit de l’arbitraire d’un sujet qui inspire, et d’une créativité particulière.
MAIS, il n’en reste pas moins qu’elle peut constituer un reflet, une image lisible par ses reliefs et par ses ombres.
Les fictions parlent de culture, d’époque, de mentalité, malgré elles.
Elles parlent aussi de choix culturels, et des intentions de ceux qui les créent et les produisent.

Le constat que je fais de la non représentation de la police en uniforme à l’écran, relève simplement d’une immense inertie du cinéma français à sortir d’un genre qui a fait ses preuves, mais qui manifestement doit encore faire recette.
Et le manque d'audace et de curiosité qu’elle révèle vis-à-vis d’un métier dont je pense qu’il recèle bien plus de sujets adaptables en fiction, que ce qu’on veut bien penser.

De la fiction policière, je n’espère pas la rigueur d’un documentaire, mais juste un peu moins de ce conformisme gavant et attendu.

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commentaires

Daniel 29/07/2011 05:49


Salut!

C'est incroyable de tomber ici. Blog choppé au hasard de google en cherchant des infos sur le terme "tapissage"...

J'ai lu avec beaucoup d'attention, c'est bien intéressant tout ça.
Et puis au bout d'un moment une référence à Olivier Marchal m'a mis la puce à l'oreille.
Nouvelle recherche google et...

C'est bien ça, on s'est rencontrés!
Au "Dîner de cons" des déçus de Michalon dans un restau corse... on était pile face-à-face.

Je me suis souvenu de vous à chaque fois qu'on présentait un truc de Marchal sur Canal...
J'espère que ça s'est arrangé d'ailleurs.
Chouette soirée et ça me fait bien plaisir de retomber sur vous!

Daniel

;o)


Juli 12/11/2010 22:50


Bonjour,
Votre article ne date pas d'hier mais je le lis avec intérêt car je suis chargée des costumes pour le tournage d'un moyen-métrage dans lequel une scène fait intervenir 5 figurants jouant 5 gardiens
de la paix tentant d'interpeler un autre personnage.
Et le problème des gardiens de la paix "en tenue" se pose.
Le film a un budget assez restreint et les solutions ne sont pas multiples. Maratier, un costumier de référence en la matière, propose des prix bien trop élevés et les uniformes ne peuvent être
vendus qu'à des policiers sur présentation de documents officiels.
Faire intervenir de vrais policiers? Vous semblez dire que c'est possible. Mais ceux-ci ont-ils le droit d'utiliser leur tenue dans ce cadre?
Dans un soucis de réalisme, l'intervention de vrais policiers en qualité de figurants serait un plus pour le film. Si vous avez des conseils n'hésitez pas à me le faire parvenir.


Smith et Wesson 16/08/2010 00:05


" je voulais faire un inventaire des clichés vus dans les films policiers français. Et puis mettre mes collègues à contribution pour en faire un catalogue achevé. Et en fait, non je ne le ferai
pas. "
Enorme !
Ha ! Tu t'es fait griller l'idée !!!
si toutefois, "cela" voit le jour, "cela" risque d'être phraseur et soporifique comme l'autre "cela".
Je dis "cela" je dis rien...


le flic 16/08/2010 00:06



Non, ne dis rien...
Mais lol quoi^^



Sam 15/08/2010 19:14


Bonsoir Bénédicte et merci pour cet article. C'est exactement ce que je pense du cinéma policier qui veut traiter au plus près de la police et qui se plante souvent, nous ressortant des clichés ou
des oeuvres copiant la violence du cinéma américain, que je ne dénigre pas car c'est le meilleur en matière de cinéma d'action pure. Mais bon, tant qu'il n'y aura pas de bons scénaristes en France,
on continuera à avoir des nanars qu'on regarde et qu'on oublie dix minutes plus tard. A bientôt :)


le flic 15/08/2010 23:51



Merci Sam !
Je bosse, je bosse, on essayera de faire mieux. Ou au moins, autre chose... :)



benoit 11/09/2009 15:52

alors la je dis encore une fois BRAVO béné !!
les "bleus" dans les films ou séries française sont souvent un peu idiot (ceux de l'accueil de Julie Lescaut par exemple) ou sont la pour faire des photocopies ou du café.
Comment peut on être respecté alors qu'à la télé c'est le commissaire qui fait tout et tout seul, ce super héros !!
Si seulement on avait une série à la NY911 avec du vrai travail de la police en tenue !!!
Mais en même temps je me dis que ce ne doit pas être vendeur de faire une série avec des vols étals, des contrôles routiers, une chas..prise en compte(oups) très rarement !!!

Alors même si je comprends je pense qu'il faut minimum arrêté de nous faire passer pour des débiles arriérés !!
un commissaire sans ses bleus c'est une merde !!! quand on vois la prime qu'il se tape grâce à notre boulot que l'on faut bien et qu'il ne fait même pas un pot pour nous remercier (avec sa prime il aurait pu nous filé 300 euros chacun et il lui en serait resté encore)

a 11/09/2009 21:12



On y arrivera, Benoit :)
C'est un objectif qui me tient à coeur, ne serait-ce que par défi.
Ras-le-bol des films et séries PJ et des tauliers-super héros.
Ras-le-bol d'un genre unique omniprésent sur les écrans.
On a aussi des messages à faire passer par la fiction, nous les flics en tenue.



"Sans la police,
tout le monde tuerait tout le monde et il n'y aurait plus de guerre."

Henri Jeanson, pataphysicien

« Le Flic de Bénédicte Desforges séduit avant tout par sa sensibilité à fleur de peau, sa révolte et sa tendresse. »
Lire
« La révélation du printemps »
Le Nouvel Observateur
« Avec sa fougue guerrière, sa rectitude et sa grande gueule, on irait bien au feu avec elle. »
Les Inrockuptibles

Police Mon Amour

« B.Desforges [...] récidive avec Police Mon Amour, dévoilant le quotidien des flics de base. Au fait, qu'en pense son ministre de tutelle, Brice Hortefeux ? »
France-Soir février 2010
chronique du livre [lire]
par Philippe Sage
« B.Desforges a osé écrire tout ce qu'on n'ose pas dire dans la police... »
France inter
« Chroniques poignantes. Une femme flic qui raconte magnifiquement, et dans un style époustouflant, son quotidien. On est happé. »  Biba

FLIC-BD

Mis en images par Séra, Flic est une adaptation en bande dessinée du livre éponyme de Bénédicte Desforges, publié en 2007 et immédiatement devenu un succès de librairie. Dans cette série de récits courts directement inspirés de son expérience et de son parcours de policier, elle brosse un saisissant portrait de ce métier complexe, en prise directe avec toutes les expressions, souvent contradictoires, de la condition humaine... note de Casterman [lire]

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