“suicides”

17 Juillet 2010

Bénédicte Desforges

#actu police, #suicides, #revue de presse

24 Novembre 2009


  Elle s’appelait Muriel, elle était gardien de la paix.
  Elle travaillait au commissariat central du IVème arrondissement de Paris.
  Muriel, elle souriait tout le temps. C’est peut-être parce qu’elle avait les dents du bonheur, et qu’elle était jolie comme un cœur.

  Un jour de juin 2008, la radio annonce qu’un feu s’est déclaré dans un immeuble du secteur où elle est en train de patrouiller avec ses collègues. Muriel et eux ne se posent aucune question, ils se précipitent vers l’incendie. Du courage et du sang-froid, ils en ont à revendre.
  Les badauds sont déjà là, ils regardent le feu sans bouger. Avides de spectacle et de drames, comme toujours.
  Les gardiens de la paix parviennent in extremis à sauver une femme des flammes, mais malheureusement le mari de cette dernière y laissera la vie. L’intervention a été difficile, douloureuse, Muriel en restera marquée. Mais qui ne le serait pas... Ce n’est pas évident de se dire que parfois la chance et le hasard prennent des jours de repos.
  Mais Muriel le sait, elle a du métier, elle range ça dans sa mémoire avec le reste.
Demain sera un autre jour, dit-on.
  La hiérarchie félicite Muriel et ses collègues, et décide de leur attribuer la médaille du courage et du dévouement ainsi qu’une prime de mille euros.
  L’administration a des lenteurs, comme souvent, et on apprend début 2009 que les fonctionnaires de police ne seront décorés qu’au mois d’août, et que la prime leur sera versée à la fin de l’année. La vie continue, le quotidien policier aussi.

  Le 14 juin 2009 dans l’après-midi, Muriel se suicide avec son arme de service au commissariat du IVème arrondissement.

  Tout le monde est anéanti, personne ne comprend tout à fait son geste. Peut-être qu’elle souriait trop souvent, peut-être qu’elle aimait trop ses collègues pour les entraîner dans une spirale qui la rongeait de tristesse. Peut-être que sa joie de vivre lui filait entre les jours, en silence, comme du sable entre les doigts, personne n’a su le dire.
  Elle était un flic d’exception, elle connaissait son métier sur le bout des doigts, tout le monde le savait. Muriel était un exemple pour tous, elle était intègre et franche. Et plus qu’un bon flic... c’était une amie, une frangine, pour ceux qui l’ont accompagnée au travail.
  Muriel, si joliment armée de son sourire, était dévouée corps et âme à son métier.
  Mais Muriel s’est donné la mort dans un vestiaire sans donner d’explication. Tout à côté de ses collègues.

  Il y a quelques semaines, on a cru que la prime de Muriel serait reversée à ses parents, et tout le monde a pensé que c’était un héritage qui avait du sens. Le sens qu’elle aurait aimé donner à ce métier qu’elle avait tant aimé.
  Ce mois de novembre, l’administration a rejeté la demande de prime qui devait revenir à Muriel pour l’acte de courage et de dévouement qu’elle avait accompli avant sa mort.
  Parce que voilà, Muriel est morte et n’a donc plus de salaire, ni de compte en banque.
  Et dans la police, on ne plaisante pas avec le règlement.
  Moins qu’avec la reconnaissance en tout cas...

  Muriel... au diable les primes, les bons points, les félicitations et toutes ces conneries, tu sais bien que ce ne sont que des miettes de respect.
  Ce qui est important aujourd'hui, c'est que nous, on pensera toujours à toi.
  Repose en paix.

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Bénédicte Desforges

#actu police, #suicides

18 Novembre 2009

Vous pouvez ne pas être au courant, parce que peu d’écho est donné à ces morts-là, mais ces temps-ci, il semblerait qu’on dépasse le quota de minutes de silence dans les services de police.
Peut-être qu’un jour on les regroupera pour en faire des heures à décompter du temps de travail, allez savoir.

  Le suicide dans la police, on en parle très peu. Même dans la police.
  Hors période d'élections professionnelles, les syndicats ne semblent pas trouver en ces drames un sujet très porteur, préférant gérer leurs sempiternelles petites guerillas d’intérêts, et autres pousse-toi-de-là-que-je-m’y-mette, quand ce ne sont pas des indignations qu’on pourrait qualifier de comiques si la cotisation n’était pas si chère.

  L’administration a mis en place il y a quelques années une structure, le SSPO (Service de Soutien Psychologique Opérationnel), composée de psychologues à qui les fonctionnaires de police peuvent faire appel. Mais ce système, même s’il part d’une intention louable, a ses limites. Un flic n’a pas forcément envie de confier ses difficultés à quelqu’un qui a une place trop proche de l’organigramme policier.

  Les flics eux-mêmes ont du mal à parler, se retranchant derrière une obligation de réserve dont on ne sait plus trop ce qu’elle doit recouvrir, et dont la marge avec la liberté d’opinion ou simplement de s’exprimer est incertaine.

  Quant au nombre de suicides, là encore c’est le flou. Et c’est dommage dans une administration qui sait à ce point jouer de précision sur les chiffres, que ce soit le nombre de délinquants recensés dans la nuit du 12 octobre au 28 juin, ou un objectif de gardes à vue à la décimale près pour la semaine dernière.
Pour le suicide, à part une estimation officieuse de un par semaine, pas moyen de savoir. Le chiffre selon la police n’est pas disponible.
Et l’autisme est bien partagé.

  Mais il y a une raison à tous ces suicides, une seule et même raison invoquée : "les problèmes personnels"...
Quelle bonne blague, ces mots prétextes qui ne veulent absolument rien dire, et qu’on assène en urgence, avant les obsèques, comme un rempart contre une accusation qui ne manquerait pas de tomber.
Bien sûr qu’un suicidé a eu des problèmes personnels, un très gros problème même, un problème fatal dirigé contre sa personne pourrait-on dire.

  D’ailleurs, on se suicide partout à cause de problèmes personnels, et les patrons sont des Pilate, la profession n’a rien à voir avec tout ça, même quand on se pend dans un atelier ou qu’on se tire une balle dans la tête dans un commissariat de police. Il ne faut surtout pas y voir de message subliminal, mettre fin à ses jours sur son lieu de travail n’est qu’un hasard de la vie…

  Admettons pour les problèmes personnels. Mais dites-moi, pourquoi les flics en auraient-il plus que dans d’autres professions après tout ?
Et d’ailleurs qu’est-ce au juste qu’un problème personnel ?
Et s’il s’agissait dans la plupart des cas d’une perte de repères, de vies de famille ou vies de couple qui explosent en plein vol ? Si les fonctionnaires de police ne sont pas recrutés en fonction d’une sensibilité exacerbée, s’ils ne sont pas plus sentimentaux et sujets au bovarysme, plus vulnérables psychologiquement que la moyenne des Français, quel peut être le dénominateur commun de tous ces flics qui se suicident ?
Voyons voir… j’ai bien une idée : et si c’était leur métier ?

  Si c’était ce métier qui contribuait plus que pour d’autres à dégrader l'estime de soi, et la vie privée au point qu’elle ne soit plus un refuge, au point qu’il n’y ait plus de vie après le boulot ?

  Le métier de flic de terrain n’engendre pas tous les jours la joie de vivre. Par définition, là où il y a besoin de police, ça ne va pas fort.
  La police doit gérer une gamme très large de dysfonctionnements humains et sociaux, et mettre les mains dedans. Dont la délinquance sous toutes ses formes.
C’est pourtant un métier qui pourrait être – et qui l’est dans certains contextes – très épanouissant et valorisant.
  Les facteurs extrinsèques du métier de flic ne sont pas ceux qui changent le plus. La délinquance et la sécurité sont des préoccupations sociales permanentes dans le temps. Les délinquants n’ont jamais été d’aimables, respectueux et inoffensifs personnages. En outre, si la mutation de la délinquance est une chose, l’augmentation exponentielle qu’on nous annonce dans divers scenarios catastrophe éminemment politiques en est une autre. (l’écho fait par les médias donne l’illusion de l’émergence de certains crimes et délits dont la fréquence n’a pourtant pas varié depuis des décennies.)

  En tout état de cause, la déprime policière est bien moins liée à la difficulté de lutter contre la délinquance et à tout ce que cela suppose de désamour, d’irrespect et d’impopularité, qu’aux conditions de travail ET une certaine façon de travailler.

  On se suicide plus en Sécurité Publique qu’en Police Judiciaire.
  Le risque, la fatigue, les horaires difficiles et leurs incidences sur la vie privée, les coups au moral, les insultes, les atteintes à l’intégrité physique, bref tout ce qui jour après jour abime le flic en uniforme, ne peut être ignoré d’une société pour qui il est indispensable, et surtout du système qui l’emploie.

  Le policier se plaint de mésestime aussi bien de la part des citoyens qu’il sert (mais ça n’a jamais été au beau fixe), des médias qui ne font écho qu’aux incidents le mettant en cause (on ne parle que de ce qui est mal fait, ce qui est bien fait ne se remarque pas), que de sa propre administration (par le passé, il y a eu d’autres méthodes de management, quand on parlait de diriger du personnel et pas de gestion de ressources humaines… )

  La pression liée à la culture du résultat est insupportable, d’autant plus que la preuve de son incidence sur la délinquance est loin d’être faite.
  La hiérarchie est devenue comptable, gestionnaire de statistiques, elle se déshumanise alors même que le métier de flic est peut-être celui qui justifie le plus du besoin d’écoute et d’harmonie entre les grades.
  La dérisoire prime au mérite a créé une forme de compétition chez certains, fragilisant ce qu’il y avait de plus sécurisant et confortable : l’esprit d’équipe et la solidarité.
Jamais le policier en tant qu’individu n’a été aussi insignifiant.
Jamais il n’a été soumis à une telle pression.
« Ceux qui sont fatigués, dehors ! » disait il y a peu le chef de l’État, s’adressant aux policiers et aux gendarmes, le même jour qu’était annoncée une baisse d’effectifs considérable, et la consigne de mettre le paquet sur le Chiffre.
Ita misa est.
Il lui faudra faire plus avec moins…
Et sans se plaindre. Et en sortant de scène discrètement.

  Aujourd’hui, le réconfort moral souhaité par certains est loin d’être suffisant.
La meilleure cellule de crise psychologique est et restera toujours le huis clos de la voiture après une intervention difficile.
  Parler des suicides dans la police, sortir de la conspiration du silence, ce que tous les flics réclament à corps et à cris, ce n’est pas assez non plus. Un temps de visibilité, quelques lignes dans la presse pour faire le jeu médiatique, ça défoule, ça ne console même pas, et ça s’arrête là.

  Ce ne sont pas les métastases qu’il faut soigner quand le mal est fait, mais comme partout, comme pour tous, pour tout salarié, se demander comment on en est arrivé là. Et prendre parfois sa part de responsabilité, quand on a des fonctions de commandement. Ou de représentation des effectifs.
  Et faire preuve de maturité, se dire que si certains – des syndicats ou de l’administration policière – sont défaillants, il appartient à chacun de revisiter le mot solidarité. Et de voir comment il peut le décliner.

  

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Bénédicte Desforges

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