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13 décembre 2010 1 13 /12 /décembre /2010 09:00

rue89ico   

aimez la police

 

  En fait, la tactique est vieille comme le monde. On raconte des histoires avec des mots bien choisis, et l’autre finit par avoir un doute ou par y croire. C’est une narration réussie. Même si rien n’est vrai.
  Des mots et des images. Ça commence quand on est petit, et ça ne s’arrête plus jamais. D’abord, mots et images élaborent les mécanismes de l’imagination, et plus tard ça fabrique de l’opinion.
  Des mots et des images, il n’y a pas mieux pour décrire le monde et les gens. On appelle ça du récit ou de l’information. Quand les mots obéissent à une stratégie, quand ils se prêtent à un discours, on appelle ça de la communication.
  Et il n’y a rien de mieux pour refaire le monde. Et les gens.

  Réalité et vérité ne sont pas nécessairement des préalables.

  Par exemple, les mots qui définissent le policier sont intéressants.
  Il y a longtemps, on parlait simplement d’agent de police. C’était cartésien et sans arrière-pensée, une étymologie limpide qui indique un acteur dans la ville, un rôle subordonné à une fonction sans autre précision sémantique. Aucune prise n’est donnée à la subjectivité, au fantasme ou à l’interprétation idéologique.

  Ensuite est venu le désuet gardien de la paix, mais l’intention était claire. Et joliment dite. Le gardien de la paix ne part pas au combat, au contraire il est là pour l’empêcher. Il connaît le sens des mots "répression" et "prévention", et les mélange avec discernement dans sa casquette pour en faire un métier polyvalent. Il sait déjà que la paix peut se payer au prix fort de la brutalité de la société et des hommes, ou pire, et que tout le monde ne souhaite pas être paisible. La paix n’existe pas, mais elle a le mérite d’être un idéal, ou professionnellement un objectif.
Et le métier de gardien de la paix a encore la couleur d’une vocation.

  Et puis peu à peu, on a changé la tenue inconfortable du gardien de la paix – depuis celle où l’arme n’était pas apparente, avec un képi d’un autre âge, et des chaussures de ville – et il est assez vite devenu des forces de l’ordre. La transition est plus rude que l’époque… Deux mots coercitifs d’un coup. Les mots antérieurs existent toujours, mais à mesure du temps et des idéologies, on a le choix et le calcul – politique et médiatique - de leur emploi. Les gardiens de la paix sauvent un désespéré de la noyade, les forces de l’ordre interviennent lors de troubles. Ce sont pourtant les mêmes. Un gardien de la paix est-il une force de l’ordre ? Deux gardiens de la paix ? Il n’en décide pas, il ne communique pas sur ce qu’il est. Il fait, et après on interprète qui il était pour le faire.
  Forces de l’ordre suggère explicitement le rapport de force(s), et les mots invitent – si ce n’est à l’affrontement – à l’opposition. Par la force du vocabulaire, le policier n’est plus une présence intégrée dans la ville, mais un outil d’intervention, voire une force de frappe. Le mot paix de la fonction est asphyxié, a du mal à se faire entendre, le langage lui préfère l’idée de la confrontation pour désigner le policier. Peut-être aussi parce que ceux qui décident du langage ne sont pas physiquement impliqués dans ce rapport de forces.

  Maintenant, en étant attentif, on peut voir arriver, dans les médias, la propagande et les discours, les forces de sécurité. Un peu comme à Bagdad. Beyrouth. Gaza. La sécurité, c’est - sans surprise - le mot clé. Les forces de sécurité impliquent et concernent parce que c’est bien de la sécurité (ou de l’insécurité) de chacun qu’il s’agit.
L’insécurité est un concept qui fluctue entre un sentiment et une réalité.
Le métier de policier ne s’exerce que dans la réalité.

  La notion d’ordre ne vise personne en particulier, l’ordre est un contexte social, il s’adresse au système, l’ordre est le dosage idéal de libertés et de contraintes à atteindre en démocratie.
  Le mot "sécurité" parle clairement de menace et de risque à chacun individuellement, il n’épargne personne. Contrairement à l’ordre, sécurité s’entend comme un message personnel, elle appelle à la vigilance, la méfiance. L’imaginaire a moins de problèmes avec la sécurité qu’avec l’abstraction de l’ordre. Parler de sécurité, c’est parler de l’autre.
Sécurité est synonyme de crainte, de peur, forces de sécurité désigne la police comme un rempart entre soi et la menace de l’autre. Un autre indistinct...
La paix est loin.
La paix des mots, s’entend...

  Parce que policier sait depuis toujours qu’il aura à sa charge la sécurité, la paix, l’ordre, et qu’il devra parfois utiliser la force. Sa dénomination à géométrie variable n’y change pas grand-chose.
Beaucoup moins en tous cas que l’idée qu’on se fait de lui.

  Parler de police en la réduisant par son nom, à la force, à l’ordre, ou à la sécurité restreint ce métier, le défigure, dans l’imaginaire collectif, et oriente la perception que le citoyen doit en avoir.
  L’impopularité et la défiance envers la police ne sont pas étrangères à cette dérive sémantique qui ne doit rien au hasard du vocabulaire.

  Les noms donnés à la police parlent aussi sans équivoque de la projection idéologique du monde dans lequel elle œuvre. Ils le coupent en deux. En deux camps.

 

 

Plus de commentaires sur Rue89 [lire] et sur AgoraVox [lire]

21 novembre 2010 7 21 /11 /novembre /2010 11:17

 

 

 

 

« Quand l’atmosphère générale est mauvaise, le langage ne saurait rester indemne. »
George Orwell, 1946.

13 octobre 2010 3 13 /10 /octobre /2010 13:13

cible

 

   Omerta dans la police est d’abord un coup d’éditeur.
   Une couverture rouge, un titre putassier, et un auteur bankable.

   Omerta dans la police, c’est ensuite un règlement de comptes qui n’en finit pas, au prétexte de dénoncer racisme, homophobie, sexisme, et abus de pouvoir dans la police (zoophilie et cannibalisme, c’est pour le tome 2)
   Du moins c’est comme ça qu’est présenté ce livre par son éditeur, et donc par la presse souvent plus prompte à lire les quatrièmes de couverture que les livres, et charognarde dès qu’on lui présente un os de flic à ronger.

   Omerta dans la police est le produit honteux de magouilles et exactions de quelques flics, couvertes par l’administration, et qui permet qu’à terme soit publié ce type de torchon outrancier qui salit à dessein toute une profession.

   L’argumentaire qui a fait le tour de toutes les rédactions prévient donc que la face cachée de la police et les coulisses d’un système vont être dévoilées comme jamais elles ne l’ont été. Rien que ça.
   Ce qui n’y est pas dit, c’est qu’il ne s’agit que d’un service de police qui a déjà fait parler de lui il y a deux ans – la Police de l’Air et des Frontières d’Orly.
   C’est ce qui est laborieusement développé dans le livre... bien que l’omerta sur la PAF ait déjà été levée administrativement, judiciairement et médiatiquement.

   Je ne mets pas nécessairement en doute tout ce qui y est dénoncé. Quelques faits, oui, clairement, d’autres non. Même sans preuve. Même avec des plaintes classées sans suite. Non, le problème n’est pas là.

   Le problème est que, à coups de plans médias racoleurs et elliptiques, la promotion de ce livre s’entend distinctement comme l’accusation de toute une profession.
   Le procédé est minable mais pas vraiment nouveau : d’un constat particulier, on fait le postulat de base d’un procès en sorcellerie dirigé contre les flics dans leur ensemble.
   Et l’autre problème est donc la croisade poussive et aveuglée de Sihem Souid contre une police qu’elle ne connaît PAS.
   Mais qu’elle présume coupable d’à peu près tout ce qui se termine en "phobe" à hauteur de 30% de ses effectifs.

   Sihem Souid est présentée comme fonctionnaire de police et major de sa promotion. Pas de quoi se relever la nuit, on parle là d’une ADS.
   Un ADS est un contractuel de la police nationale – ex emploi-jeune – formé en 3 mois à coups de lance-pierre pour renforcer des effectifs anémiques. Major de promo c’est mignon, mais ça flatte moins l’ego que le 50 mètres nage libre sans couler, il faut avoir un narcissisme bien malade pour le marteler à tout bout de champ.

   Sihem Souid a donc trois ans de police en tant qu’ADS à la PAF, et quelques mois en tant qu’adjoint administratif dans un bureau. Autant dire qu’elle n’a pas vu grand-chose à part un service du genre à répugner toute authentique vocation tant les missions y sont inintéressantes et monotones.

   La vraie police, la délinquance, ne l’ont jamais intéressée, elle n’a jamais mis un pied sur le terrain, ni dans la rue, ni sous la pluie en tenue d’uniforme, ni dans un véhicule de patrouille. Rien de tout ça. PAF et encore PAF même quand elle a eu l’occasion d’être mutée.

   Sihem Souid était cadre à la Brinks, avec - dit-elle - cent personnes sous ses ordres, beau CV, bon salaire, mais par passion – dit-elle - pour la police et les valeurs républicaines, elle est partie faire non pas le gardien de la paix, mais ADS de carrière à la PAF. Il manque un épisode, mais bon.

   Sihem Souid détaille dans ce livre la conspiration occulte qui gangrène la police, dont le but est l’avènement des discriminations de tous genres.
   De l’iGS aux ministres, en passant par tous les grades hiérarchiques, les syndicats, le médecin-chef, associant même quelques journalistes dont on ne sait pas s’ils sont idiots ou scélérats, et des immigrés sous influence, tous sont les ignobles complices d’une machination dirigée contre les policiers d’origine maghrébine et Sihem Souid en particulier.
   Voilà la trame du livre.
   Nourrie des faits initiaux – ceux qui ont été signalés à la Halde – l’auteur va également faire le récit paranoïaque de ses observations, lesquelles seront sans aucune exception interprétées à travers le prisme d’un racisme supposé, et de la persécution de tout ce qui n’est pas hétérosexuel d’origine française, parfois au point de paradoxes grotesques.
   Un seul, rien qu’un seul : un flic doublement handicapé par le fait d’être femme et d’origine maghrébine, fait des pieds et des mains pour obtenir la prime au mérite, laquelle est accordée principalement au vu du nombre d’expulsions pratiquées. Il faut savoir ce qu’on veut, où on veut en venir, et ce qu’on dénonce...
   Toute gueuse de type caucasien que je suis, j’aurais fait en sorte d’être une passoire aux frontières au gré de ma conscience, l’excès de zèle m’aurait filé la gerbe, et la prime au mérite, ils se la seraient carrée profond. Chacun voit ses idéaux à sa porte après tout. Les miens sont plus chers qu’une prime au mérite… et les incohérences que conjugue Sihem Souid pour faire tenir sa thèse de la discrimination systématique appliquée à ses collègues d’origine étrangère, et des ravages des quotas sont comiques...

   Pour l’illustration du propos de Sihem Souid, chaque cas exposé est assorti d’une description physique outrancière pour que le lecteur présumé déficient mental comprenne bien où elle veut en venir. Ainsi, le flic d’origine maghrébine a un sourire doux et triste, ou un corps à affoler les garçons, sa bonté est extrême et il est compétent et volontaire. Tandis que le flic bêtement français, forcément queutard, de ceux qui se bousculent pour escorter Le Pen, un bon gros s’il s’en sort bien, a souvent les traits tirés par la colère, des petits yeux de prédateur, une haleine tabagique ou un teint de suaire. Avec ça, si on ne pige pas qui sont les gentils et qui sont les méchants...
   L’auteur qui pourtant ne tarit pas d’éloges envers elle-même et répète avec délectation les quelques témoignages de satisfaction obtenus pendant sa courte carrière de Wonder Woman de l’Air et des Frontières, ne fait pas dans la finesse.

   Pas plus pour ses tentatives littérateuses du style C’est l’heure indécise où il ne fait plus nuit mais où le jour hésite encore, et quelques ponctuations d’ordre météorologiques pour distraire cette écriture hystérique et lui donner un semblant de dramaturgie.
   Le lecteur est tenu en haleine par des petites phrases courtes et audacieuses comme Je vais vous raconter, Je vais vous dire autre chose, ou J’arrête là parce que je m’énerve en écrivant. Quand ce ne sont pas des redondances exaspérantes pour recentrer le sujet entre de pénibles guillemets "bougnoules", "gouines", "nègres", "bougnoules", "gouines", "nègres", "pédés", et ainsi de suite à chaque chapitre.
   Et si Sihem Souid a très souvent envie de hurler, on apprend toutefois avec amusement qu’à l’occasion d’un délire policier, les gendarmes, traités comme les nègres, font l’objet d’un racisme similaire concernant leurs PV de stationnement dont les numéros sont scrupuleusement rapportés dans le livre.
  Le nègre, flic ou clandestin, est donc mangé à toutes les sauces, sans oublier celui qui a contribué à l’ouvrage, et que par précaution on nommera "assistant d’écriture issu des diversités" pour ne pas attirer l’attention du MRAP.

   Ce livre est, dans son intention, la mise en scène par elle-même de l’auteur dans une histoire déjà épluchée par la presse. Un besoin de visibilité flagrant, une quête de reconnaissance évidente qui oscille entre mégalomanie et mythomanie.
   Un regard de néophyte sur un métier, mais des affirmations péremptoires. Les métiers de la sécurité privée sont plus risqués que la police...
   Une passionaria-de-Poulaga auto-proclamée qui brode à l’infini une sale histoire déjà racontée, les cas isolés de fonctionnaires de police dont elle aimerait faire croire qu’ils sont légion, des caliméros qui ignoraient que le métier de policier requiert un peu de rigueur, une histoire en fait confinée dans un très petit environnement professionnel.
   Et la suggestion que le moindre doute émis quant à ce qu’elle avance serait une preuve supplémentaire du complot contre elle.

   Il ne manquait que la conclusion de Sihem Souid en forme de trois pauvres chapitres – les plus courts, faute d’argumentaire et d’une réflexion nourrie d’expérience à défaut de convictions crédibles – qui proposent une solution miracle, une trithérapie pour restaurer cette police nationale toute moisie à 30%.
   Une hausse des effectifs, une formation scolaire à la discrimination pour tous ces crétins admis aux concours de police avec leur racisme, leur homophobie et leur sexisme en guise de bagage intellectuel, et un comité d’éthique pour vérifier le tout. Les petites considérations populistes sur la banlieue et poncifs sur l’immigration ayant été énoncées en préambule de l’œuvre, ainsi que les banalités d’usage sur la politique du résultat.

   Tout ça pour ça.
   La police est xénophobe, homophobe, sexiste et abuse de son pouvoir.
   Et c’est le préalable à un bon déroulement de carrière.
   Rien à ajouter ?
   On se débrouillera avec.

   Car finalement, peut-il exister révélation plus conformiste et politiquement correcte que celle-là.

 

à lire aussi :

2 mai 2010 7 02 /05 /mai /2010 18:11

 

 

  Quelques lignes et une vidéo pour recadrer la place du football, du rugby et du macramé dans le travail quotidien de la police.

  « La police n’est pas là pour organiser des matchs de football », ça vous dit quelque chose ? Évidemment. On parle là de police de proximité.

  Une petite phrase devenue slogan qui a fait beaucoup de mal.
  Reprise en boucle, de ministre de l’Intérieur en ministre de l’Intérieur, de débat d’experts en propagande tout-sécuritaire.
  À un point tel que même certains fonctionnaires de police la radotent à l’infini, telle quelle, sans chercher à savoir son origine, et croyant ainsi énoncer une définition par l’absurde de la police de proximité.
  Trimbalée par le téléphone arabe, cette phrase a beaucoup de déclinaisons. La police n’est pas là pour faire du sport avec les jeunes, la police n’est pas là pour taper dans le dos des délinquants mais pour les arrêter, la police n’est pas un travailleur social, et j’en passe, et des pires.
  Donc, la police n’est pas là pour organiser des matchs de football.
  La police de proximité se résume désormais à cette phrase. Pour le citoyen lambda, à qui on n’a pas tout dit, et qui n’aime pas trop imaginer son impôt investi dans des maillots de sport pur lycra Police Nationale, la police de proximité = football avec la racaille. Et football n’est pas synonyme de lutte contre la délinquance, que l'on sache. Alors évidemment, la police de proximité, il s’en méfie, il se dit que ce n’est pas efficace, que ça ne sert à rien, et que les bobo-gauchos-socialos ont asservi une police nationale pourtant bien disposée à droite, à leurs caprices populistes. Il était grand temps que ça cesse, parce que la police n’est pas là pour organiser des matchs de football, qu’on se le dise.

  Ça c’est un beau boulot de communication...

  Cette fameuse phrases se répète depuis plus de 7 ans.
  Énoncée ainsi et privée de son contexte, elle est une évidence.
  Voilà l’histoire. C’était en 2003 à Toulouse. Monsieur Havrin, alors directeur départemental de la sécurité publique et ses effectifs en ont fait les frais.
  Et petit détail en plus, ce n’était pas un match de football mais de rugby.

 

 

(à suivre)

14 février 2010 7 14 /02 /février /2010 23:24

 

 

menottes2

 

  J’avais ressorti mes petites histoires de menottes des archives pour tenter de faire passer un message. En douceur. Sans citer des articles de lois ou extraits de règlement – vous les trouverez ailleurs. Parce que j’ai pensé que ça suffisait pour faire comprendre cet aspect du métier de flic, et donner un éclairage différent sur des anecdotes d’actualité. Et que tout ça est moins simple que dans les rapports d’Amnesty International. Qu’un menottage, c’est bien autre chose qu’une entrave à la liberté, que sa raison d’être est multiple.
  Alors quoi ? Ça n’engage que moi, mais oui, oui je n’ai probablement pas toujours respecté les consignes.
  Je ne menotte pas pour humilier ou faire une piètre démonstration de pouvoir.
  Je le fais pour neutraliser celui que j’embarque et l’empêcher – éventuellement - de se mettre tout seul en danger, pour protéger ceux qui sont dans son entourage immédiat, et pour préserver les fonctionnaires de police - et moi avec - de réactions imprévisibles, notamment pendant le transport. Ça a l’air tout bête expliqué comme ça, hein ?
  Alors que vous dire que je n’ai pas déjà raconté ? Que je ne peux pas compter les gens à qui j’ai passé les pinces ? Parmi eux devaient se trouver des mineurs, certainement. Parfois plus grands que moi (je mesure 1m66) plus forts (j’ai vu des petits de 14 ans de 1m85 et 80 kilos, pas vous ?) mais surtout plus motivés à prendre la fuite ou à me coller un bourre-pif. Donc, clic-clac menottes, et boum! dans les droits du jeune citoyen et de ses bons amis donneurs de leçons.
  Pas très réglementaire me direz-vous, vous qui ne connaissez rien à la délinquance et à la procédure pénale, hormis ce que vous voulez bien entendre...

  Bah oui madame Michu, je me suis foutue hors la loi toute seule comme une grande, et pas qu’une fois. Et pas qu’avec les menottes.
  Un jour par exemple, j’ai insulté un méchant type, et j’ai eu très envie de lui coller une tarte. Finalement, c’est un collègue qui se l’est emplafonné, parce qu’il en a eu envie plus vite que moi. Il avait fait un truc moche ce type-là, très moche, et y a eu léger pétage de plomb de notre coté. C’est mal, je vous l’accorde, on n’est pas payés à faire une justice sous forme de baffes. C’est rare mais ça arrive, je ne vais pas mentir, et vous en auriez peut-être fait autant. À notre place. Mais vous n’y êtes pas, alors vous pouvez blâmer.
  Un autre jour, je m’en souviens très bien, j’ai laissé repartir un voleur de pneus et d’outils. Sous-payé par son employeur, licencié de surcroit, il avait fait quelques réserves, nous avait-il expliqué en pleurant au dessus du coffre de sa voiture. Cinoche ou pas, ça a fait tilt et il est reparti avec son butin et un "ça ira pour cette fois" dont il doit encore se rappeler. Et là, normalement, Clic! les menottes sont celles de l’IGS pour ma pomme. Comme de se laisser émouvoir, embobiner ou agacer par un sans-papier, et décider - en conscience et de notre propre chef, sans autre pouvoir de décision qu’une indulgence spontanée et irracontable - qu’il a droit a une chance supplémentaire parce qu’il a une bonne bouille et qu’on était disposés à entendre des histoires de massacres en Afrique Noire.
  Madame Michu et ses potes si prompts à m’expliquer comment exercer mon métier, trouvent toujours que ce genre de coups de canif dans la Loi est extrêmement sympathique. Et so hype sous dictature de droite molle, et tellement plus glamour ! Passibles de révocation, mais ça... bref, rien à foutre.
  Oui, j’ai fait plein de trucs pas prévus par la Loi ou le règlement, répréhensibles et passibles de sanctions, c’est le jeu ma pov’ Lucette. C’est le jeu d’un métier humain.
 Je menotte, madame Michu, et je suis équilibrée psychologiquement pourtant, et je ne fais pas nécessairement du chiffre quand je le fais, je dirais même que je n’y pense même pas.
  Et aussi, vieille gaucho que je suis et je ne me soigne même pas, bon flic que j’ai aussi été malgré ce penchant qui ne trouve plus d’écho satisfaisant dans le linéaire paysage politique français, j’avoue aussi avoir fait des contrôles d'identité au faciès. Et merde, qu’est-ce que ça marche bien le pifomètre avec un peu de métier, vous n’imaginez même pas ! Bon, ne vous y méprenez pas, j’englobe dans cette pratique des bonnes tronches de Maghrébins et des sales gueules de Blancs, ça marche aussi. N’allez pas penser à mal, ou je ne sais quoi...
  D’ailleurs, il faut que je vous dise autre chose, je suis bien plus à gauche que vous, bande de droitdelhommistes de salon. Moi je travaille avec le peuple et je vis avec, pire je le comprends dans ses pires dysfonctionnements, oui je le comprends même quand je ne l’approuve pas. Mais ce matériel humain est ma passion, ne vous choquez pas pour le mot, il est affectueux… Quand vous vous prétendez de gauche, parce que vous en parlez peut-être plus et mieux que moi, et que vous approuvez ce qui ne peut pas vous toucher, que vous avez une complaisance posturale, et que penser du bien du travail de la police pourrait vous faire basculer dans le camp des fascistes incurables.
  Vous parlez de violences policières sans savoir ce qu’est la brutalité du monde.
  Tiens à propos, le CNDS considérait un menottage brutal comme une violence policière. Vous qui validez d’emblée, parce que oui, l’idée qu’on s’en fait est brutale, eh bien je vous mets au défi de passer les menottes à quelqu’un qui n’est pas consentant sans le faire avec un peu de brutalité, ce que nous appelons aussi coercition.

  Vous voyez où je veux en venir ?
  À cette pauvre enfant menottée à 14 ans, bien sûr... ma tentative d’explication de l’usage des menottes s’étant cristallisée autour de ce non-évènement, bien davantage que la raison du nom de ma promotion de gardien de la paix.
  Petite pitchoune - même pas en situation irrégulière, ha ha ! - jetée du lit à 10h15 un jour d’école par des policiers tortionnaires, petite nénette rendue suspecte d’avoir participé à des violences en réunion sur un gamin. Les médias vous en ont abreuvés, ça n’a pas pu vous échapper.
  Les médias pour qui l’enfance est à géométrie variable selon l'actualité, entre la jeune enfant de 14 ans menottée ignominieusement, et la jeune femme de 13 ans qui avait allumé Polanski, vous me suivez ?
  Mais surtout, surtout, ne vous demandez pas pourquoi ces histoires de sales mômes sont surmédiatisées, préférez interpréter cette information en excès de zèle policier et consignes occultes qui n’auraient pas filtré ci-devant votre éminente jugeote. Préférez oublier que la législation va être modifiée, et que ces histoires de mineurs tombent à point nommé. Rappelez-vous des hordes de chiens mordeurs et tueurs déferlant sur TF1 avant le vote de la loi sur les chiens dangereux, et avant que ces molosses disparaissent du champ médiatique du jour au lendemain. Souvenez-vous aussi de ces enfants surineurs de profs juste avant les élections européennes et qui, dès le lundi matin lendemain du scrutin, ont cessé d’agresser leurs enseignants à l’arme blanche.
  Vous vous faites balader pour un oui pour un non. Il suffit de parler d’un fait de société pour que vous le pensiez émergent, ou de le taire pour qu’il cesse d’exister. Haïti va presque bien, tiens...
  Mais pour revenir à nos moutons entravés, à ces putains de menottes, soyez tranquilles, un avenir radieux se dessine. Les effectifs de police sont en baisse, donc les paires de bracelets aussi. Les prérogatives se diluent doucement, les armes c’est pas bien, ça fait mal, les armes non-létales c’est pas bien non plus, la police est écartelée entre des politiques et des missions contradictoires, entre la politique du résultat et l’impopularité de l’uniforme…
  Mais tout va bien, les caméras de vidéosurveillance arrivent, tout est opérationnel. La police se désincarne, se déshumanisera de fait, vous n’aurez plus à souffrir de ses travers. On a pris en compte votre sentiment d’insécurité alors que vous refusiez nos principes de précaution, le menottage par exemple.
  À cause de vous, nous ne sommes plus des gardiens de la paix, mais des forces de l’ordre, et demain nous serons à la faveur d’un glissement sémantique fort à propos, des forces de sécurité.
  Pourquoi ?
  Parce qu’à force de nous voir de travers, la politique qui façonne notre travail, au gré de l’opinion, des élections et des fantasmes citoyens, ultra sécuritaires ou néo anarchistes - l’un et l’autre sont aussi absurdes - cette politique opportuniste fera de nous ce que vous souhaitez. Vous aurez la police que vous méritez.
  Et rira bien qui rira le dernier.
  Même si j’ai mal à mon métier.
  Mais moi, ne vous en déplaise, j’étais gardien de la Paix.
  Malgré mes menottes...

 

 

"Sans la police,
tout le monde tuerait tout le monde et il n'y aurait plus de guerre."

Henri Jeanson, pataphysicien

« Le Flic de Bénédicte Desforges séduit avant tout par sa sensibilité à fleur de peau, sa révolte et sa tendresse. »
Lire
« La révélation du printemps »
Le Nouvel Observateur
« Avec sa fougue guerrière, sa rectitude et sa grande gueule, on irait bien au feu avec elle. »
Les Inrockuptibles

Police Mon Amour

« B.Desforges [...] récidive avec Police Mon Amour, dévoilant le quotidien des flics de base. Au fait, qu'en pense son ministre de tutelle, Brice Hortefeux ? »
France-Soir février 2010
chronique du livre [lire]
par Philippe Sage
« B.Desforges a osé écrire tout ce qu'on n'ose pas dire dans la police... »
France inter
« Chroniques poignantes. Une femme flic qui raconte magnifiquement, et dans un style époustouflant, son quotidien. On est happé. »  Biba

FLIC-BD

Mis en images par Séra, Flic est une adaptation en bande dessinée du livre éponyme de Bénédicte Desforges, publié en 2007 et immédiatement devenu un succès de librairie. Dans cette série de récits courts directement inspirés de son expérience et de son parcours de policier, elle brosse un saisissant portrait de ce métier complexe, en prise directe avec toutes les expressions, souvent contradictoires, de la condition humaine... note de Casterman [lire]

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