“chroniques d'un flic ordinaire”

2 Octobre 2012

  La grosse voiture métallisée est garée sous les arbres, au bord du bois, au bord des putes. On passe à coté au pas, et on regarde.
  « Je crois qu’il y a une cocarde bleu blanc rouge derrière le pare-brise. »
  On se gare, et on s’approche. Le siège est légèrement incliné, et on distingue une ombre, le visage d’un homme, les yeux fermés, la bouche entrouverte, immobile.
  On frappe un petit coup sur le carreau.
  « Monsieur ? »
  Un sursaut. Il relève la tête. Un autre visage apparaît, anguleux et fatigué, dans un flou de cheveux décolorés, émergeant d’entre les cuisses de l’homme.
  La vitre électrique se baisse.
  Il est bien habillé, il porte une cravate en soie et un costume sombre. D'un geste qui hésite entre la nonchalance et la bravade, il pose son coude sur sa portière.
  « Oui ?
  - Vous pouvez descendre du véhicule s’il vous plait ?
  - Non. »
  On insiste, il ne veut pas. Il hausse le ton, et dit qu’il ne fait rien de mal, que tout ça est bien banal, qu’il ne vient pas souvent, qu’il va laisser la pute là sous son arbre, et repartir. La fille a le regard un peu ivre, elle ne dit rien, elle a l’habitude. Elle ne nous regarde même pas, rajuste son bustier et nous tend ses papiers.
  L’homme ne nous donne rien. Il dit qu’il est attaché parlementaire et qu’il nous emmerde. Il dit encore que tout le monde va aux putes, même lui, que tout le parlement va aux putes, la France entière se fait tailler des pipes, et que ce soir on le fait chier lui, et qu’il ne comprend pas pourquoi lui, maintenant, à cet instant même alors qu’il y était presque.
  La pute le regarde, puis nous regarde d’un air absent.
  « Faites ce que vous voulez, je ne descendrai pas de cette voiture. Prenez le numéro si ça vous chante, je m’en fous. »
  Mais nous, on s’en fout aussi. On s’en fout de son arrogance et de sa cocarde. Bleu blanc et rouge. Il peut bien s’indigner et dire ce qu’il veut, ça aussi c’est banal par ici.
  On ouvre sa portière en grand.
  La pute a un sourire amusé.
  Hésitante, une jambe gainée de résille apparaît dans la lumière des phares des voitures qui passent. Un pied chaussé d’un escarpin noir vernis se pose maladroitement sur les cailloux du chemin. Puis deux pieds. Les talons sont très hauts, et il y a sur le dessus des chaussures une petite bride ornée de quelques brillants. On regarde ces deux jambes, les bas et le porte-jarretelles tendu sur le haut des cuisses blafardes.
  Ce ne sont pas les jambes de la fille.

extrait de Police Mon Amour

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Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire

2 Octobre 2012

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  Depuis le début de l’après-midi, je regarde l’heure tourner. L’envie d’aller travailler et d’être déjà à ce soir. Je vais peut-être même y aller un peu en avance, et en profiter pour cirer mes godasses et nettoyer mon pétard. Ce soir, on va essayer de serrer des roulottiers, des casseurs de voitures qui écument un parking. Enfin, un parking, il faut le dire vite… un espace sous un pont de l’autoroute, sur lequel des habitants de la cité d’en face garent leurs voitures pour économiser le coût d’un emplacement au sous-sol de l’immeuble, où de toute façon leurs véhicules n’encourraient pas moins le risque d’être abîmés ou volés.
  Tous les soirs ou presque, dès que tombe le jour, il y a du dégât sous ce pont. Et tous les soirs ou presque, on passe par là, on se cache dans une petite impasse d’où on peut surveiller sans être vus, et on attend. Et on se dit qu’on finira bien par les faire en flag. Ce soir, il pleut un peu, et j’imagine bien les roulottiers préférer opérer à l’abri sous leur pont favori, plutôt que le long des trottoirs. J’ai un bon pressentiment.
  Mais c’était sans compter les aléas de l’emploi du temps des grands de ce monde.
  « Changement de programme, ce soir, vous allez tous sur le bitume. Le chef d’État va prendre un avion à Villacoublay et vous, vous allez faire un jalonnement sur les quais. » nous apprend-on à l’appel.
  Et voilà comment en un mot, un fantasme de flagrant délit se transforme en certitude de passer une soirée sous la pluie en bordure de caniveau à regarder passer les voitures : bitume…
  Nous montons tous dans un car qui va nous déposer l’un après l’autre sur nos points. Certains seront à des carrefours et couperont la circulation quand le cortège officiel passera, et d’autres jalonneront le bord de la voie rapide pour surveiller la présence d’éventuels piétons. Mais vu la pluie qui tombe de plus en plus fort, il y a fort à parier qu’il n’y aura guère de passants.
  À mon tour, je descends du car et je prends possession de mon bout de trottoir sur une grande ligne droite bordée par le mur d’un garage désaffecté. Il y a au moins deux heures à attendre, il va falloir que j’évite de regarder ma montre. L’endroit est sinistre, il pleut et il fait froid, et la nuit arrive. Je ne pense même plus aux roulottiers, j’essaye de ne penser à rien. Je regarde passer les voitures, lumières blanches dans un sens et rouges dans l’autre, ligne blanche au milieu. L’eau de la pluie, l’eau de la Seine, l’eau du caniveau, l’eau qui rentre dans mes chaussures. Je persiste à tenter de ne pas penser, mais je ne pense plus qu’au froid qui m’envahit par les pieds et par les mains. Plus de deux heures ont passé quand le car s’arrête devant moi, et que le brigadier baisse sa vitre.
  « Il va avoir du retard.
  - Combien de temps ?
  - On n’en sait rien. Et si ça se trouve, il empruntera un autre itinéraire… »
  C’était déjà arrivé. Des heures à attendre, gants blancs et fourragère rouge au bord d’une avenue, le passage d’une voiture officielle qui n’était jamais passée, préférant un autre trajet par mesure de sécurité.
  Le car repart me laissant dans ma flaque d’eau, et à mon exercice d’abstraction du temps perdu. Plus tard, cédant à la lassitude et la fatigue, je regarde ma montre. On devrait déjà avoir fini, il est plus de minuit. Et il pleut toujours. Et je pense à mes collègues qui doivent penser la même chose, et maudire les improvisations des élus du peuple.
  Soudain, un bruit. Un bruit dans le ciel, qui me fait toujours penser à la Chevauchée des Walkyries. Un hélicoptère. Un hélicoptère qui passe au dessus de nous et se dirige vers l’ouest. Vers Villacoublay.
  Le président de la République vient de passer.


récit extrait de Police Mon Amour

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bénédicte desforges

#chroniques d'un flic ordinaire

2 Octobre 2012

  C’est un tout jeune flic, il est stagiaire, l’école c’était avant-hier ou presque. Il n’a pas vu grand-chose.
  Il est heureux, il a été affecté dans le commissariat qu’il souhaitait, il a imprégné sa mémoire tant qu’il l’a pu des histoires des vieux, des anciens qui racontent les choses avec plein de distance et de gravité dans les yeux. Et qui donnent le mot de la fin avec un sourire complice et fraternel.
  Un jour, il sera comme eux. Il aura des histoires à raconter, d’autres à partager entre flics, et quelques unes à taire. Ou à oublier.
  Il se lève tôt, prend un café en laçant ses chaussures et en écoutant la radio en sourdine. Il passe un blouson de cuir et une écharpe bleu marine, met un tour de clé dans la serrure, et descend l’escalier. Il fait froid, il prend la voiture pour se rapprocher de la gare. 
  Sur le chemin, il y a eu un accident et une voiture est en feu. 
  Il voit qu’il y a des gens dedans. Il s’arrête et court vers la voiture. Il ouvre une portière, la poignée est brûlante. Il y a là une famille, avec ses deux enfants. Il remonte le col de son blouson haut sur son visage. Il sort un corps inanimé, il entend des cris dont il ne savait pas qu’ils pouvaient exister. Il se brûle. Il sort un second corps, sans vie. Après, il ne peut plus rien. Les cris cessent. La voiture en garde deux dans sa carcasse.
  Quelques semaines plus tard, on lui annonce à l’appel que va lui être remise la médaille du courage et du dévouement. Il n’est pas fier, parce qu’il aurait préféré que tout ça n’arrive jamais. Fier, ce n’est pas le mot. Il aurait été fier s’il avait pu sortir les deux parents de là. Il aurait été fier si le grand n’avait pas déjà été mort, et qu’il ne restait pas de ces gens-là qu’un tout petit vivant. Mais il se dit qu’une médaille cacherait un peu les cicatrices qu’il a aux mains et à la mémoire. Et que sa famille serait fière de lui, surtout son vieux, un ancien, avec qui il ne sera pas obligé de rentrer dans les détails.
  Il y a ce jour-là avec lui, un autre flic qu’il ne connaît pas, dont on lui dit qu’il a sauvé un homme de la noyade. Tout le monde s’aligne en silence. Un commissaire qu’il n’avait non plus jamais vu, s’approche d’eux, et tour à tour leur serre la main. « Je vous félicite. » Et il leur remet une feuille de papier paraphée sur laquelle est inscrit Acte de courage et de dévouement. Il fait deux pas en arrière, tout le monde se raidit, et salue avant de quitter la salle d’appel.
  Le jeune flic attrape doucement son brigadier par la manche.
  « Et ma médaille ?
  - Ah. On ne t’a pas dit. Il faut que tu la payes. Ça coûte dix-sept euros. »


d’après l’histoire d’Alex

extrait de Police Mon Amour

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Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire