“chroniques d'un flic ordinaire”

4 Octobre 2012

alouette

  Il paraît qu’il y en a des sérieux, mais je ne les ai jamais rencontrés.
  Dans la police, la coutume veut que l’on dise d’eux que la seule chose qu’ils aient arrêtée au cours de leur carrière policière, est leur montre. Voire le bus pour les plus courageux.
  L’idéal d’un syndicaliste est de devenir permanent de sa structure le plus vite possible, et d’aller le moins possible sur la voie publique exercer le métier de policier. Ce qui lui permettra d’en parler d’une façon très détachée.
  D’ailleurs, un syndicaliste a souvent été un flic quelconque, et un mandat syndical est toujours le bienvenu pour masquer des carences professionnelles.
  Un syndicaliste perd très vite la fraîcheur, la couleur et le naturel du flic de base qu’il n’a pas été longtemps. Il prendra vite goût à se déguiser en commissaire de police avec des costards mal taillés, et des chaussettes blanches dans des mocassins noirs. Leurs vestes sont toujours trop petites, à moins que ce ne soit l’effet produit par un embonpoint précoce dû à une sédentarité mal maîtrisée. Mais cela n’a guère d’importance, car une veste de syndicaliste de la police doit pouvoir être retournée dans tous les sens jusqu’à en perdre les coutures.
  C’est un carriériste né, et la rapidité de son avancement tient du miracle.
  Un jour, j’étais allée rendre visite à un syndicat d’officiers dans le but de pleurnicher sur une épaule compréhensive. Ma hiérarchie me faisait des misères et je voulais en faire état à mes pairs, qui à coup sûr – j’étais presque parvenue à m’en persuader – s’insurgeraient et défendraient mon bon droit dans un fougueux élan corporatiste. Peine perdue. Je suis arrivée en plein débat d’une importance majeure. Les officiers s’indignaient de la matière de la doublure de leurs casquettes. Il se trouve qu’elles étaient synthétiques à l’identique de celles des gardiens de la paix. Le psychodrame des couvre-chefs de la catégorie B, qui n’accepte pas et se sent humiliée d’être coiffée comme la catégorie C. Ils revendiquaient donc auprès des autorités compétentes, le droit à une dotation de casquettes à doublure en cuir comme celles des commissaires. Enchaînant dans le sujet des signes extérieurs hiérarchiques, sur lesquels repose leur autorité pour la plupart, ils ont évoqué avec beaucoup d’émotion et le plus grand sérieux le droit à porter un sabre ou une épée aux cérémonies du 14 Juillet.
  Ce jour-là, j’ai compris que mon tragique contentieux – qui allait ruiner ma splendide carrière dans un imbroglio de recours – était dérisoire au regard de l’urgence et du bienfondé des affaires en cours, et qu’il était inutile que je tente de les attendrir sur mon destin de flic contrarié. Je les ai salués bien bas et j’ai quitté leur local en ne me privant pas de leur piquer un joli cendrier à titre de dédommagement de mon inutile visite.
 

Toute ressemblance avec des personnages ayant réellement existé n’est absolument pas fortuite. Si ça a l'air d'une coïncidence, c’est que vous les connaissez aussi.


extrait de Flic, chroniques de la police ordinaire

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Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire

3 Octobre 2012

  Brigadier,

  Je vous dois un aveu.
  Je n’ai jamais osé vous le dire, les autres non plus d’ailleurs, mais si quelqu’un vous en avait parlé, plus rien n’aurait été pareil.
  Il fallait que vous ne le sachiez pas. Jamais. Ce qu’on faisait dans votre dos. À votre insu. En fait, il n’y avait bien que vous à ne rien savoir de notre trafic, à mi-mots et par clins d’œil, à voix basse, en rires étouffés, toujours derrière vous, mais jamais loin de vous.
  Des échanges clandestins dans les vestiaires, en fin de service, ou dans un car Police-secours tout simplement, pliés en quatre, ils passaient de main en main, de poche en poche, subtilisés, détournés, et ensuite discrètement rangés, dans le vrac ou la chronologie, avant d’être à nouveau montrés, partagés.
  Brigadier, il faut que je vous le dise, sans plus attendre.
  Que je confesse ce secret, je n'en suis pas particulièrement fière... 
  Nous avons passé des mois, des années, à photocopier vos rapports d’intervention, et à les collectionner.
  « Tu as celui du 15 avril ? Tu sais, l’incendie avec deux morts…
  - Oui je l’ai. Tu ne l’as pas ? Dommage pour toi, collègue. Un grand moment de bonheur, cet incendie.
  - Fais-moi une photocopie, déconne pas, et je te filerai les constatations d’accident du mois dernier, celui de la porte de Clignancourt.
  - Tu as réussi à l’avoir, celui-là ? Fantastique, c’est une rareté, ça fait des jours que je le cherche ! » 

  Voilà Brigadier, ça se passait comme ça. Vous écriviez, nous vous lisions, nous voulions vous relire, vous donner à lire, et nous archivions. Une véritable manie, vous dis-je. Et contagieuse à la mesure du nombre de vos lecteurs. 
 
  Et ce soir ils sont tous là, vos rapports, ici, sous mes yeux, les plus anciens sont dactylographiés. Je les avais tous conservés dans une chemise en papier, vous savez, ces dossiers jaunâtres, la couleur dominante de l’administration, ce jaune pisseux comme les murs des couloirs de la préfecture.
  Je les ai retrouvés vos rapports, Brigadier, et ils m’émeuvent.
  Je les lis, et j’en ris et j’en pleure en même temps. Je fais attention quand même, pas de larmes sur les copies carbone, ça les effacerait.
  J’en pleure parce que ces rapports de vos interventions, vos affaires sans suite, vos comptes-rendus, ils sont vieux comme mon passé de flic, et que j’y ai retrouvé bien du monde. Des noms, des mots, des heures de nos vies qui avaient dû se fossiliser dans un coin perdu de ma mémoire.
  Et puis surtout, il y a votre style, Brigadier, votre style inimitable et magistral. Votre plume de poète, celle qui s’obligeait à rendre compte de tout, d’absolument tout, et pour de vrai. De toujours trop pour un rapport administratif dont le format et les habitudes minimalistes, dans le fond et dans la forme, explosaient de la densité de vos émotions traduites, et de vos mots inattendus mais si précisément choisis, vos phrases merveilleusement tournées, sans faute et avec une maîtrise hors norme de la langue française.
  Mais dans un style… si peu policier.
 
  Brigadier, peut-être vous rappelez-vous qu’un jour, vous avez rendu compte d’une escarmouche de mots ubuesque entre agents hospitaliers et fonctionnaires de police à propos d’une clocharde qui ne pouvait rentrer seule chez elle parce qu’elle était pieds nus. Vous aviez indiqué en objet du rapport des jeux de massacre sur le compte de l’humanité pour une fin inavouable de rentabilité hospitalière. Tout était dit. 
  Une autre fois, ailleurs, vous dites au passé simple avoir été accueilli par des gestes inélégants sinon rustres, et vous choquez de l’allure d’adjudant plastronnant devant ses ouailles d’une femme qui vous avait demandé votre matricule et menacé de tracasseries.
  Vos mots désuets étaient un régal, une leçon, même. Vous ne disiez pas avoir été insulté, mais avoir eu affaire à quelqu’un de fort mauvaise volonté, qui déclamait à l’aide d’une terminologie particulière aux bas-quartiers. Sous votre plume, le banc de la Police-secours devenait une molesquine. Une finesse d’action et d’effet de scène étaient une tentative de rébellion. Savoureux aussi quand vous interpelliez :
« En l’abordant avec les reflexes de gens rompus à ce genre d’exercice, ce personnage au comportement sujet à équivoques nous a apostrophés en ces termes : Qu’est-ce que vous venez me faire chier, etc… »
  Comprenez-nous Brigadier, il nous fallait garder des échantillons de votre prose. C’était trop rare, c’était trop beau.
  Et ce spectacle d’un autre monde, cette vieille aux ongles en deuil, seule dans sa pestilence, vêtue de haillons, hirsute, fagotée d’un reste de dignité… avec vous, elle redevenait splendide.
  Vous aimiez l’humain avec un grand H, Brigadier, je l’ai vite compris, et vous étiez un tendre, déclinant le respect aux temps rares de la conjugaison, et attentif au bien-être de vos effectifs. Et là encore, vous n’hésitiez pas à prendre la plume. Vous usiez de mots forts, imparables, de ceux qui faisaient réfléchir après l’étonnement, vous parliez d’humanité, de service public et d’intérêt commun pour oui ou pour un non, vous en appeliez à la responsabilité de la hiérarchie, vous mettiez toujours des majuscules à Gardien de la Paix à propos desquels vous écriviez qu’ils portaient l’héritage d’une situation hybride, et que leurs missions n’étaient pas une sinécure.
  Brigadier, votre plus belle conclusion de rapport, contresigné par moi sans aucune hésitation, fut certainement celle-ci :
  Si telle est la volonté (que la nave va), ne nous demandons pas ensuite pourquoi le Torre Canyon s’écrase sur les côtes bretonnes.
  Le peu d’intérêt que nous portons aux nôtres se mesure à l’aune de ce détail.


  J’ai moi aussi, tenté un mode expérimental de rédaction de rapports administratifs, et j’ai bien pensé à vous.
  J’ai raccourci les formules coutumières et supprimé les révérences, et j’ai soigné le contenu jusqu’à l’enflure rhétorique comme pour en faire une sorte d’assommoir à chefs.
  Un jour, alors que j’appelais au secours, que plus rien n’allait droit autour de moi, j’ai écrit qu’en regard du service où j'étais affectée, Police Academy faisait figure de tragédie grecque. Et j’ai transmis la chose au préfet de police.
  J’ai été mutée sans ménagement dans la semaine qui a suivi.
  « Dans l’intérêt du service » qu’ils ont écrit sur l’arrêté…

  Brigadier, nous avons eu en commun l’amour des mots, et la facétie de la métamorphose des formules et formulaires. Nous avons connu le pouvoir plus ou moins heureux des mots.
Et on n’a pas toujours eu l’honneur de
  Les paroles s’envolent souvent, c’est leur lot, mais vos écrits sont restés, solides et définitifs sur du vrai papier.
  Et j’ai été fière et comblée d’être votre officier.

TO18H

récit extrait de Police Mon Amour 2010

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Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire

2 Octobre 2012

  Il était resté entre deux mondes. Celui d’avant, et la police. Il se trouvait beau en uniforme, mais il avait parfois du mal à soutenir le regard des autres, ceux du monde d’avant, sans que son regard à lui ne devienne méchant, triste, perdu. Son arme et sa casquette se mettaient alors à peser de tout le poids de ses incertitudes. Il aurait voulu qu’on l’aime ou qu’on le craigne, il ne devait pas le savoir lui-même. Mais il aurait voulu que tout ça ait du sens.
  Alors de temps en temps, il disait qu’il en avait marre. Entre les gamins ricanant « Je suis mineur, et je t’emmerde ! » et les dealers qui nous narguaient « Attends que je passe chez le juge, connard, et on en reparle demain ici-même… », il se demandait pourquoi il s’était levé le matin, et pourquoi il était là. Et nous, on lui répondait qu’il avait dû voir trop de films, de jolis films américains avec de jolies fins, et des héros bien à leur place, tandis qu’ici bas, chez nous, les héros ne peuplaient que les cimetières. On n’était pas grand-chose, il fallait qu’il s’y fasse, on n’avait pas toujours raison face au bon sens et à l’instinct, et il fallait aussi qu’il l’apprivoise, et qu’il s’y plie.
  Il devait oublier son impuissance face à ces gens qui prenaient plaisir à se faire du mal, ou qui partaient mourir ou tuer idiotement dans des accidents, à ces autres, ces nuisibles, toujours impunis, ou si peu… Et puis les insultes, ou encore ces moments où il faut s’agripper par le col avec d’autres gens aussi perdus et tristes que lui, jusqu’à se battre pour retrouver la marge des deux mondes, et peut-être dans l’osmose de la brutalité, trouver un semblant d’explication.
  Alors il répétait encore et encore qu’il en avait marre.
  Il fallait qu’il se contente de l’instant, de l’adrénaline, de la liberté, du travail bien fait. Comme nous.
  Il avait un nom de fauve et des yeux noirs. Il en avait marre, mais il travaillait bien, et nous on l’aimait. C’était un bon flic comme il aurait été un bon voyou.
  Il avait simplement vu trop de films.
  Alors quand il a démissionné, il est entré dans le bureau du patron en mettant un coup de pied dans la porte.
  « Qu’est-ce qui vous prend ? a hurlé le commissaire.
  - Ta gueule, a simplement répondu l’autre, j’en ai marre et je m’en vais ».
  Et lentement il a sorti son arme de l’étui et l’a jetée sur le bureau. Et puis le ceinturon avec la matraque et les menottes. Et sa carte tricolore qu’il a lancée en travers de la grande table vernie et bien rangée.
  « Je démissionne. »
  Il est parti et on ne l’a plus jamais revu.
  Jusqu’au jour où quelqu’un l’a aperçu et a fait mine de ne pas le reconnaître. Il avait retrouvé une frontière entre deux mondes. Il vendait L’Itinérant à un carrefour, loin, très loin de là.


extrait de Police Mon Amour

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bénédicte desforges

#chroniques d'un flic ordinaire