“chroniques d'un flic ordinaire”

26 Juin 2006

  Les banlieues sont traversées d'autoroutes, de voies rapides, de nationales rectilignes, d'embranchements qui filent vers la province ou le périphérique de Paris. Les chasses, ou courses-poursuites en langage policier, sont donc très fréquentes. Bien plus que dans Paris intra-muros, où la circulation trop dense empêche ce moyen de fuite, ceux qui s'y essayent finissant souvent sur le toit ou encastrés dans une voiture à un carrefour.
J'avais quelques jours de brigade lors de ma première chasse.
Philippe conduisait, et je ne connaissais pas encore sa vocation refoulée de pilote de rallye.
Nous roulions tranquillement, j'étais à l'arrière du véhicule et observais avec curiosité ce qui allait être mon fief pendant plusieurs années. Je n'ai pas vu la voiture qui roulait devant nous passer le feu rouge, simplement entendu son accélération soudaine et un crissement de pneus. Philippe accélère à son tour, tandis qu'Alain saisit le micro de la radio...
« TN 92 de TV pour un véhicule au terminal...
- TV de TN 92, le véhicule est signalé volé...
- TV en chasse sur l'A86 direction Saint-Denis, quatre individus à bord...
- TV de TN 92, restez prudents et avisez lorsque vous arriverez en limite départementale, je signale la chasse à TN 93... »
La voiture que nous suivons est une BMW, la nôtre est moins rapide, mais Philippe qui est passé du mode patrouille au mode pilotage pur et dur, la suit de près dans la circulation. Alain indique sommairement la progression de la chasse à la radio, et moi j'ai les deux mains crispées sur le dossier du conducteur et le souffle coupé.
La BMW sort à Gennevilliers, passe les feux les uns après les autres. Nous avons mis le deux-tons et le gyro en marche. Elle rejoint à nouveau l'A86 et nous passons sur la Seine-Saint-Denis. Autoroute A1, on roule bien trop vite direction Paris. Périphérique intérieur. Les moteurs hurlent. Paris. Tunnels des boulevards extérieurs. Pas de renfort, la chasse est trop rapide pour être en phase avec une autre équipe. Porte de la Villette, demi-tour vers le périphérique extérieur. La BMW sur la file de droite coupe soudainement la circulation pour se rediriger sur l'autoroute A1. Les pneus fument et laissent des traces sur l'asphalte. On la suit encore. Autoroute A3, et on la perd de vue.
La chasse a duré vingt minutes, c'est très long pour mes nerfs en apprentissage. Je desserre enfin les doigts du siège de Philippe, qui de son côté gère sa frustration de ne pas avoir intercepté la voiture volée à coups de « Merde ! Merde ! Merde ! » Alain annonce la fin de la poursuite sur les ondes.
Moi, je regarde les dix trous que mes ongles ont fait dans le skaï du dossier. Mes deux collègues éclatent de rire. Je vais le soir même couper un de mes derniers signes extérieurs de féminité, je continuerai à m'agripper au dossier, mais je n'abîmerai plus le matériel administratif avec ma trouille.

texte extrait de Flic, chroniques de la police ordinaire

Voir les commentaires

Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire

26 Juin 2006

  Quand la nuit se lève et que Pigalle s'anime, quand les néons multicolores clignotent au-dessus des porches tendus de rouge des cabarets obscurs, elle arrive.
On ne la voit pourtant pas venir. Elle marche vite, préférant le bord de la chaussée aux trottoirs. Ombre rapide, menton rentré dans le blouson, tête baissée et sac de sport sur l'épaule, elle trace des lignes droites de boîte en boîte en frôlant les voitures.
Le portier la salue amicalement tout en continuant à tendre des cartes aux passants. Elle rentre dans la boîte, donne une cassette à un employé, et disparaît rapidement dans l'escalier.
  La salle sombre est à moitié vide. Les yeux sont tournés vers la petite scène, les mains tiennent des coupes de mauvaises bulles tièdes. La moquette rouge dégage l'odeur âcre du champagne que les filles renversent discrètement, quand elles sont invitées à la table d'un homme. Ne pas s'enivrer, mais faire sauter un maximum de bouchons dans la soirée.
  La scène s'illumine d'une lumière blanche, et le son d'une musique sensuelle monte dans la salle. Elle entre dans l'arène, elle porte sa tenue de travail et elle bouge et se déshabille mécaniquement. Transparences et scintillements, effeuillage lent et orchestré. Son spectacle dure à peine quelques minutes, le temps de la musique qu'elle a confiée en arrivant. On est loin des grandes places parisiennes.
  Dernière note, elle salue, ramasse hâtivement ses voiles légers, et déjà presse le pas vers un vestiaire. Un instant plus tard, elle remonte l'escalier quatre à quatre avec son sac, et repart à grandes enjambées le long des voitures. Elle répétera les mêmes gestes des dizaines de fois dans la nuit. Pour trente francs par strip-tease.
  Elle est jeune ou usée, elle est belle ou laide, elle travaille avec ou sans joie, elle danse bien, ou ne parvient à aucune grâce, sa nudité parfois impressionne. Sur ces scènes de misère, des plastiques magnifiques succèdent à des corps fatigués, abîmés par l'âge, meurtris par les nuits.
  Elle ou elle, je les voyais souvent, toujours les mêmes et toujours silencieuses et pressées, fuyant les contacts des passants, peut-être pour avoir trop subi leurs regards.
Mystérieux papillons tristes portant dans un sac le secret de leurs métamorphoses de la nuit.
 

texte extrait de Flic, chroniques de la police ordinaire

Voir les commentaires

Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire

26 Juin 2006

   C'est une explosion de gaz dans une toute petite rue. On a entendu la déflagration depuis le commissariat et on est arrivés très rapidement sur place. Du bout de la rue, j'aperçois vaguement quelqu'un assis par terre qui semble porter des gants blancs. Des gens courent dans tous les sens en criant, mais lui ne bouge pas. Je descends de voiture et je cours vers lui. Il est immobile et tient ses mains en face de son visage. Je m'approche et je m'aperçois que ce que j'avais pris pour des gants, c'est sa peau. Brûlé au troisième degré, son épiderme est détaché de sa chair sur ses mains, ses bras, son visage. Ses cheveux et ses sourcils roussis sont soufflés vers l'arrière et je ne vois pas ses yeux, je crois qu'ils ont brûlé. Tout son corps est agité de tremblements, et sa tête oscille d'un côté à l'autre, comme animée par un ressort.
   Il a dix-neuf ans et s'est suicidé. Il a allumé le gaz, mais a provoqué une explosion qui l'a projeté du premier étage. Toutes les vitres aux alentours sont brisées, et un début d'incendie fume de sa fenêtre. Les pompiers arrivent. La première lance à incendie sert à arroser le garçon, toujours immobile, sans discontinuer jusqu'à l'arrivée du Samu. C'est le seul geste possible pour empêcher la brûlure de s'étendre. Le médecin arrive, et dénoue cette terrible crispation en l'allongeant au sol avec une précaution infinie. Perfusé, il est installé sur le brancard et aussitôt emmené.
   L'image impensable de cette agonie ne m'a plus quittée, et je me suis demandé ce qu'avait pu être la détresse de sa courte vie pour en finir de cette façon. Ce qu'il avait payé d'une telle douleur et de sa mort. À dix-neuf ans.

texte extrait de Flic, chroniques de la police ordinaire

Voir les commentaires

Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire