“chroniques d'un flic ordinaire”

21 Septembre 2007

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  Yelda est turque. Elle habite en face de chez moi, mais je ne l’ai jamais vue. Normal, elle ne sort jamais. Sauf la nuit par la fenêtre pour acheter du shit pour ses grands frères. Elle est séquestrée par sa mère et son beau-père. Il y a dix enfants à la maison. Yelda ne va plus à l’école. Mais personne ne le sait, sa mère a fait une inscription bidon à des cours par correspondance. Pour toucher les allocs. De temps en temps elle arrive à échanger deux mots avec le peu de copines qu’elle a dans le quartier. Deux ou trois fois, elle a fugué. Les oncles, les frères la retrouvent toujours et la démolissent. Nez cassé, coups sur le visage et dans le ventre. Chez elle, elle dort dans un placard avec le compteur électrique. Et puis comme ça, elle est plus près du balai. Soit pour s’en prendre des coups, soit pour faire le ménage.
  Tout ça, je ne l’ai su qu’après. Après que Yasmina, ma petite voisine m’ait dit « Tu ne peux pas faire quelque chose ? Yelda est venue à la maison, elle est défigurée de coups. Mais « ils » sont venus la chercher, « ils » lui ont dit qu’ils allaient la tuer si elle revenait… » Et elle m’a tout raconté.
  Je lui ai demandé de me prévenir si elle revenait. Elle est revenue la semaine suivante. Elle avait sur le visage des hématomes du jour et d’avant. On n’a pas trop parlé. Il fallait filer avant qu’« ils » viennent la chercher. Je lui ai mis le marché en main : « Yelda, on parlera de tout ça plus tard, dans la voiture, ailleurs si tu veux, ou tu ne me diras rien… Je peux t’emmener à la Brigade des Mineurs. Mais il faut que tu saches… Je ne vais pas te mentir… Soit ce soir tu dors dans un foyer d’accueil et tu ne rentreras pas chez toi, et vraisemblablement la DDASS te trouvera une famille d’accueil. Soit la justice décide de te renvoyer chez toi, délègue une assistante sociale pour te suivre, mais inutile de te dire que tu ne la verras jamais. Que tu saches aussi que les flics te poseront plein de questions, même gênantes. Moi, je serai aussi auditionnée et je dirai tout ce qu’on m’a dit de ta situation et comment je suis rentrée en contact avec toi. »
  Ses cheveux noirs devant son visage cachaient les marques de coups, elle regardait le sol. Elle était sale, elle sentait mauvais, elle en avait honte. Elle a relevé la tête, j’ai vu qu’elle avait un œil enflé, et elle m’a dit : « Je veux qu’on y aille. »
  On a pris la voiture, elle s’est cachée la moitié du chemin, et puis elle s’est mise à regarder dehors tandis que je lui demandais de me parler d’elle. Ça faisait trois ans qu’elle n’était plus scolarisée et ne sortait pratiquement plus. Toute une vie de maltraitance.
  Brigade des Mineurs, je suis auditionnée en premier. En l’attendant, je discute avec mes collègues de permanence, écoeurés, ils venaient pour les besoins d’une enquête de visionner des films montrant des actes de pédophilie sur des enfants de six mois à trois ans. J’ai envie de partir de là.
  Yelda revient et on attend la décision qui sera prise par un magistrat. Une heure ou deux ou moins, mais je sais que le temps n’en finissait plus de passer.
  Des pas rapides dans le couloir, un inspecteur un dossier à la main, un sourire, C’est bon pour vous ! Le magistrat était bien disposé cette fois ! Un lit vous attend à… Et il nous donne l’adresse d’un foyer. Elle allait y rester quarante-huit heures avant de rejoindre une famille d’accueil.
  J’ai emmené Yelda. Elle ne possédait rien, pas le moindre petit objet personnel, elle partait et c’est tout ce qui comptait.
  Je lui ai promis de revenir le lendemain avec Yasmina et quelques affaires pour le voyage.
.../...

extrait de Flic, chroniques de la police ordinaire

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11 Septembre 2007

La voiture que j’ai pliée entre les pages 96 et 97 :

 

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©photo Patrick B. - copie interdite

 

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20 Juillet 2007

   On patrouille dans un quartier sensible du nord du département.
   Les cités se suivent et se ressemblent. Les barres d’immeubles impriment leur longueur et leur laideur sur le ciel, et avec ces fenêtres qui ressemblent à des hublots, elles ont l’air de gigantesques paquebots enlisés. Des bâtiments qui n’étaient pas faits pour voguer, mais pour s’échouer, la rouille dans le béton. Ceux qui en sortent ne voyagent pas loin, la ligne d’horizon n’est qu’un reflet dans l’angle mort de la ville.
   Et ceux qui s’en éloignent ne veulent pas revenir.
   On roule au ralenti au milieu de la cité. Un jeune gardien de la paix stagiaire qui rêvait d’anticriminalité vient d’arriver à la brigade, et on lui montre le secteur. Il est anxieux, il regarde passer les gamins en bande, les mâchoires serrées à s’en faire grincer les dents. Il décroche discrètement la matraque de son ceinturon et la pose sur ses genoux. Le brigadier me demande de faire demi-tour et de me diriger vers un petit groupe qu’on vient de croiser. Je ralentis à leur hauteur, et aussitôt le jeune stagiaire saute de la voiture en marche, la trique à la main, et leur hurle de s’arrêter et de ne plus faire un geste.
   - Oh ! Ça va pas toi ? s’insurge un des jeunes.
   - Ta gueule ! Bouge pas ! répond l’autre, surexcité, Qu’est ce que tu as dans ton sac ?
   Je gare la voiture. Le jeune se penche vers son sac…
   - Non ! Bouge pas connard, je te dis ! Pas un geste ! Ne touche pas au sac ! continue le stagiaire
   - C’est mes affaires de foot ! se met alors à crier le garçon.
   Le brigadier descend de voiture et se précipite.
   - Mais qu’est ce qui t’arrive ? dit-il au jeune flic.
   - Et bien quoi ? Quoi ? Mais quoi ? On allait les interpeller, non ?
   - Non, pourquoi ?
   - Mais tu as bien dit de les suivre !
   - Oui, mais pas pour leur sauter dessus comme un sauvage ! Je les connais bien, j'habite ici et on joue au foot ensemble !
   Ce collègue n’a jamais compris que l’hostilité ne pouvait pas être un préalable au boulot de flic. Il n’a jamais compris qu’une interpellation qui débute par des cris ne peut aller qu’en haussant le ton. Il a très vite fait l’expérience que si ses cris et ses insultes n’avaient plus d’effet, il ne lui restait plus qu’à cogner. Il ne s’est jamais posé la question de savoir s’il n’était pas à l’origine des outrages qui lui étaient faits chaque semaine. C’était une façon pour lui de faire du crâne. Provoquer et en réprimer l’effet. Facile…
   Alors il s’est coupé les cheveux très courts, et il s’est équipé comme s’il partait à la guerre. Mitaines en cuir, rangers, plusieurs paires de menottes, une bombe lacrymogène de la taille d’un extincteur, et quelques gadgets importés des États-Unis.
   Et il parait qu’il a continué à bondir des voitures, avec la matraque en érection.
 

texte extrait de Flic, chroniques de la police ordinaire

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Bénédicte Desforges

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