“chroniques d'un flic ordinaire”

21 Octobre 2008

  Ça m’est revenu en quittant le ministère de l’Intérieur hier après-midi.
  J’y étais allée pour rapporter un dossier de candidature pour l’accès au grade de capitaine, que j’avais reçu un vendredi. La date limite étant le lundi suivant, je n’avais d’autre choix que d’oublier la poste et le rapporter moi-même, et très vite, tout en me disant que si l’administration avait voulu que je ne fasse pas partie de la liste, elle n’aurait pas pu mieux s’y prendre.
  J’ai reçu un accueil conforme à ce que j’attendais. Froid.
  « Vous allez donc mettre fin à votre disponibilité ?
  - Oui.
  - Demandez-vous à rejoindre une autre direction d’emploi ?
  - Non.
  - Vous ferez un rapport dans les délais réglementaires, mais le plus tôt possible sera le mieux.
  - On m’attend au tournant.
  - Bien sûr que oui.
  - Mais comment le savez-vous ?
  - J’ai vu votre dossier. »
  Je n’ai rien demandé. Je n’ai pas demandé à voir mon dossier. Il y a quelques années, je l’avais fait, et on m’avait mis entre les mains quelques documents totalement inintéressants et formels. Des arrêtés de titularisation, d’affectation, mes notations annuelles, et un amusant bulletin de retard tout droit venu de ma préhistoire à l’école de gardiens de la paix, peut-être le présage d’une carrière indigeste. Ce jour-là, j’avais été absente toute la matinée, dans l’impossibilité d’être à la fois en cours, et la tête dans les chiottes en train de dégueuler les derniers morceaux d’une intoxication alimentaire attrapée dans une des cantines de la préfecture de police, affectueusement appelée Le Rat Mort. Voilà de quoi était fait mon dossier officiel. L’autre, le dossier qui dit tout, on m’avait fait comprendre que je ne pourrai pas le voir, à défaut d’avoir un treuil à disposition pour le sortir du placard où il était rangé, et où accessoirement, il aurait été de bon ton que je le rejoigne. Plus sérieusement, on m’avait dit qu’il n’y en avait pas d’autre.
  Depuis des années, quand quelqu’un évoque mon dossier, j’ai le sentiment qu’on me parle d’un casier judiciaire sans espoir de prescription, dont je ne connais pas un contenu qui m’accuse.
  J’ai laissé dans un bureau du ministère des formulaires signés de mon intention de revenir à la maison, et je suis sortie à l’air libre. Le planton m’a dit qu’on avait de la chance, qu’il faisait beau, et je lui ai répondu qu’il faisait meilleur dehors que dedans.
  Et je suis repartie vers les quais de la Seine avec une boule d’angoisse aux alentours du cœur, une sorte de vertige qui ne m’était pas inconnu, comme une lame de fond acide qui va faire mal à la mémoire dans l’instant d’après.

  Ça m’est revenu avec la brutalité d’un coup du passé qu’on a pourtant pris soin d’étouffer et de laisser à l’écart, et qui sans crier gare, arrache toutes les barrières du refoulement. Et qui vient me surprendre, là, ce jour-là, à quelques mètres d’un planton qui s’emmerde devant un ministère après vingt-cinq ans de carrière. Qui vient trouver de l’écho dans mon présent d’amnésique, et grincer qu’il n’y a pas d’oubli. Un oppressant sentiment de tristesse et d’échec, qui colle à mon insignifiante histoire de flic et à mes résistances dérisoires face à des tracas qui n’ont fait de tort qu’à moi. Et qui n’ont servi à rien.

  C’était il y a longtemps, pourtant.
  J’ai signé en bas d’une feuille que j’avais pris connaissance de ma mutation.
  J’ai signé que je m’en allais, et qu’aucune obstination, aussi juste et légitime soit-elle, n’aurait gain de cause face à la machine.
  J’ai signé et accepté malgré moi, que mieux vaut une petite injustice qu’un désordre.
  J’ai signé que dans tout ça, je n’étais rien. J’étais un matricule à six chiffres.
  J’ai signé l’application de l’article 13 d’un vieux décret de 1968 qui dit simplement, évasivement, sans peser ses mots, que le fonctionnaire des services actifs peut, lorsque l’intérêt du service l’exige, être déplacé ou changé d’emploi.

  Je demandais « Pourquoi ? Mais qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ? »
  On me répondait invariablement « Vous le savez très bien. »
  Mais je n’en savais rien.
  J’ai demandé à passer en conseil de discipline, je voulais qu’on m’explique et pouvoir me défendre, je voulais la vérité. Mais comme je n’avais pas commis de faute professionnelle, ça n’a pas été accepté. Je suis donc partie dans l’intérêt du service.

  Je ne suis pas allée très loin. L’arrondissement d’à coté. D’un point de vue autre que le mien, cette mutation ne semblait pas être une sanction bien méchante.
  J’ai été accueillie là-bas par un capitaine. Il m’a dit « Je vais te montrer ton bureau » et on est montés dans l’ascenseur. Avant, je n’avais pas de bureau à moi, on partageait tous le même, et mon armoire était une malle en fer cadenassée et posée par terre.
  On est entrés dans ce bureau, je me suis approchée de la fenêtre, j’ai un peu poussé le rideau et, je ne suis pas parvenue à m’en empêcher, j’ai chialé comme jamais je ne l’avais fait devant un inconnu. Il m’a mis la main sur l’épaule, c’était tendre mais cruel aussi, et il est sorti de la pièce.
  Je continuais à regarder par la fenêtre. J’étais bien sur l’arrondissement d’à coté. Je voyais des gens marcher sur les trottoirs, presque les mêmes qu’avant, je voyais aussi les gyrophares sur les toits des voitures garées devant le bâtiment.
  Mais j’étais à trois étages au dessus de la rue.
  Plus rien ne serait jamais pareil, ce jour-là je l’ai compris.
  Quelque chose venait de finir.
  J’ai ouvert ma malle en fer cabossée, il y avait dedans toutes sortes de documentations, leurs mises à jour, mes rapports d’intervention et ceux de ma brigade. Ma brigade, à qui je n’ai pas pu dire au revoir ce matin-là, à six heures et demie, pour faire comme si de rien n’était, comme si ça devait continuer toujours. Alors que c’était mon dernier appel, et que je le savais déjà.
  J’ai regardé mon travail inachevé, et j’ai rangé ce qui ne me servirait plus.
  J’ai rangé un flic, et je l’ai enterré sous tout un tas de rêves.
  Et j’ai refermé la malle pour les faire taire.

extrait de Police Mon Amour

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Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire

15 Octobre 2008

  Il avait pour habitude de débarquer dans les postes de police par surprise. Il dédaignait de s’annoncer, et prenait tout le monde au dépourvu, c’était sa façon de faire. Une sorte de ruse, il était connu et redouté pour ça. On s’était dit qu’il aimait probablement observer in vivo les poulets en liberté dans leur habitat naturel, avant que le coq de la basse-cour n’ait pris soin de les aligner, vérifier la couleur de leurs chaussettes, les plis de chemise, et donné les recommandations d’usage.
  Il faut bien dire que ce n’était pas monsieur-tout-le-monde, et que la perspective de le voir débarquer n’importe quand, provoquait des sueurs froides à quiconque avait une responsabilité sur l’ordre, la discipline, ou du moins les apparences.
  Ce soir-là, il avait décidé de rendre visite aux effectifs du poste des G.C. Peut-être même allait-il y rester le temps de boire un café, et fumer une cigarette. Car il fumait beaucoup, on le savait aussi. Il avait donc laissé sa voiture en haut de la rue qu’il avait descendue seul, les mains dans les poches de son imperméable, et une cigarette aux lèvres.
  Le planton, qui avait aussi les mains dans les poches et qui fumait de même, l'avait d'abord regardé venir sans trop y prêter attention. L’homme était assez grand, il avait le pas de celui qui sait où il va, et une belle assurance se dégageait de lui.
  Il s’était arrêté devant la porte du poste de police.
  « Bonsoir.
  - Bonsoir monsieur. » avait répondu le gardien de la paix.
  Et puis il avait regardé cet élégant quinquagénaire aux boucles grises qui n’avait pas vraiment le style du quartier, et son visage s’était fendu d’un immense sourire. Il s’était alors retourné vers l’intérieur du poste et avait crié en direction de ses collègues.
  « Ho les gars ! Venez voir ! Il y a Darry Cowl qui vient nous rendre visite ! »
  Et se retournant vers l’homme :
  « Quelle bonne idée vous avez eue de passer cette nuit, monsieur Cowl ! J’adore votre humour, passez-moi l’expression, mais vos films me font pisser de rire ! »
  L’homme le regardait d’un air imperturbable, et restait silencieux.
  « Hé les collègues ! Il nous reste bien un fond de whisky pour trinquer avec Darry, bougez-vous, c’est pas tous les jours qu’on a la visite d’un comique ! »
  Le chef de poste était alors apparu sur le seuil, et d’une voix blanche s’était adressé à l’homme :
  « Mes respects monsieur le Ministre, si vous voulez bien vous donner la peine de rentrer... »
  Et il avait hurlé :
  « Fixe ! »
  Et monsieur Joxe, Ministre de l’Intérieur, était entré dans le poste de police.
 

Toute ressemblance ou similitude avec des faits et un ministre ayant existé, n’a rien d'une coïncidence fortuite. Messieurs Joxe et Cowl se ressemblaient pas mal. Surtout de nuit.
Récit tiré d’une histoire vraie.

extrait de Police Mon Amour

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Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire

2 Octobre 2008

histoire à l'attention de l’IGS


  C’était l’été. Un orage se retenait d’exploser, et expirait des bouffées de chaleur dans les rues étroites de la butte Montmartre. Sous la nuit lourde et poisseuse, les touristes s’appliquaient à trouver l’atmosphère du vieux Paris défiguré romantique. Ils regardaient les façades éclairées de discrets projecteurs à la façon de décors de cinéma, et se disaient que les Parisiens avaient bien de la chance de fouler de si jolis pavés, et de diner sur des nappes à carreaux.
  La très chrétienne basilique avait éteint ses cierges, et fermé ses portes à la même heure que les musées. Au-delà des toits des vieux immeubles, elle ressemblait à une grosse meringue. À ses pieds, les mécréants africains, marchands du temple des misères, vendaient à la sauvette tout un tas de bricoles d’inspiration exotique fabriquées à Aubervilliers.
  Nous, on patrouillait à travers la foule. On avait pour mission de faire place nette aux promeneurs du soir, et de faciliter le commerce autorisé. Les peintres et caricaturistes qui ne s’étaient pas acquittés de la taxe permettant de faire partie du cercle très fermé du Carré du Tertre, nous craignaient. À notre vue, chevalet, pinceaux et fusains sous le bras, ils disparaissaient rapidement dans la foule. Je n’aimais pas les rattraper. J’avais une répugnance à faire le grand écart entre une délinquance qui détruit, et ces menues plaies d’argent municipal et de passe-droits. Peut-être était-ce un parti pris de ma part, mais je trouvais à ces insoumis à l’impôt, davantage de talent qu’aux bedonnants déguisés en peintres d’antan, qui vendaient leurs croûtes devant chez Patachou.
  Nous avions laissé la voiture derrière nous, et avancions vers le parvis et le grand escalier, là où l’Afrique montmartroise et sans papiers tenait son petit marché interdit. Bracelets, colliers, petits éléphants en bois et foulards synthétiques, tous identiques d’un stand de fortune à même le sol, à un autre.
  Nous nous tenions au milieu des passants, et les vendeurs ne nous apercevaient qu’alors que nous étions à quelques mètres d’eux. Ce soir-là comme les autres, d’un même geste, ils ont tous attrapé les quatre coins des pièces de tissus sur lesquelles était disposé leur petit bazar, et ont déguerpi à toutes jambes vers les escaliers et les jardins de la butte. Mais ce soir-là, on n’a pas couru. Il faisait trop chaud, on avait la gorge sèche, et la chemise trempée de sueur. On les a regardés filer, leur baluchon bariolé sur le dos, sans bouger. La fin de service était proche. Ils allaient s’installer au pied des escaliers, près du manège, et ce serait l’affaire de la brigade de nuit s’ils avaient envie de s’exercer au sprint.
  Une glacière était restée au milieu du parvis. Une glacière bleue et sans couvercle, abandonnée dans sa fuite par un vendeur. Elle contenait huit canettes de bière et de coca-cola, destinées à être vendues bien moins cher que dans les bistros alentours. On l’a ramassée, et on est allés récupérer la voiture. J’ai ouvert une canette de coca, il était tiède, imbuvable, je l’ai jetée dans une poubelle. Et on est rentrés au commissariat.
  J'ai transmis des consignes à l'officier de la nuit, et j'ai dit à mes deux équipiers qu'ils pouvaient rentrer chez eux. J’avais hâte de me changer, d’aller renaître sous une douche froide. Mais il y avait cette glacière, et un imprimé de saisie à remplir… Je n’avais pas d’imprimés, et plus de courage. J’ai rangé les quelques canettes dans le réfrigérateur de la brigade, et je suis partie.
  Le lendemain, le patron m’a fait venir dans son bureau.
  « Hier soir, vous étiez sur le secteur Montmartre, m’a-t-on dit.
  - Oui monsieur.
  - Avez-vous saisi une glacière pleine de boissons ?
  - Non. Je ne vois pas de quoi vous parlez.
  - Vous ne voyez pas...
  - Non. »
  Je me suis dépêchée d’aller à l’appel de ma brigade, c’était l’heure.
  Un capitaine attendait, une feuille à la main. D’une voix lente, il a énuméré les noms de tous ceux qui étaient convoqués à l’IGS le lendemain. Tous ceux qui étaient présents la veille au soir.
  « Je vous laisse avec votre officier » il a dit en quittant le poste.
  Je leur faisais face, je me suis obligée à ne pas baisser les yeux. J’ai regardé le mur derrière eux, là où il y avait une vieille carte de l’arrondissement. Et puis j’ai vu le panneau d’affichage syndical et j’ai compris. J’ai compris qui m’avait balancée.
  Le lendemain, les gardiens de la paix de ma brigade sont allés à l’IGS, et on leur a posé la question. Mais ils ont dit qu'ils n’avaient rien vu, qu'ils ne comprenaient pas de quoi on leur parlait.
  Personne n’avait rien vu. Alors personne n’a rien dit. Pas un seul.
  Et pourtant, je l’ai fait.
  C’était un vol.
  L'IGS a dit que c'était un vol.

extrait de Police Mon Amour

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Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire