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17 octobre 2012 3 17 /10 /octobre /2012 19:16

 

18 octobre 1961 Huma

 

Un groupe de policiers républicains déclare :

  Ce qui s'est passé le 17 octobre 1961 et les jours suivants contre les manifestants pacifiques, sur lesquels aucune arme n'a été trouvée, nous fait un devoir d'apporter notre témoignage et d'alerter l'opinion publique. Nous ne pouvons taire plus longtemps notre réprobation devant les actes odieux qui risquent de devenir monnaie courante et de rejaillir sur l'honneur du corps de police tout entier.
  Aujourd'hui, quoique à des degrés différents, la presse fait état de révélations, publie des lettres de lecteurs, demande des explications. La révolte gagne les hommes honnêtes de toutes opinions. Dans nos rangs, ceux-là sont la grande majorité. Certains en arrivent à douter de la valeur de leur uniforme.
  Tous les coupables doivent être punis. Le châtiment doit s'étendre à tous les responsables, ceux qui donnent les ordres, ceux qui feignent de laisser faire, si haut placés soient-ils.
  Nous nous devons d'informer.

QUELQUES FAITS, LE 17 OCTOBRE...

  Parmi les milliers d'Algériens emmenés au parc des Expositions de la porte de Versailles, des dizaines ont été tués à coups de crosse et de manche de pioche par enfoncement du crâne, éclatement de la rate ou du foie, brisure des membres. Leurs corps furent piétinés sous le regard bienveillant de M. Paris, contrôleur général
  D'autres eurent les doigts arrachés par les membres du service d'ordre, policiers et gendarmes mobiles, qui s'étaient cyniquement intitulés " comité d'accueil ".
  À l'une des extrémités du pont de Neuilly, des groupes de gardiens de la paix, à l'autre des CRS, opéraient lentement leur jonction. Tous les Algériens pris dans cet immense piège étaient assommés et précipités systématiquement dans la Seine. Il y en eut une bonne centaine à subir ce traitement. Ces mêmes méthodes furent employées au pont Saint-Michel. Les corps des victimes commencent à remonter à la surface journellement et portent des traces de coups et de strangulation.
  À la station de métro Austerlitz, le sang coulait à flots, des lambeaux humains jonchaient les marches des escaliers. Ce massacre bénéficiait du patronage et des encouragements de M. Soreau, contrôleur général du cinquième district.
  La petite cour, dite d'isolement, qui sépare la caserne de la Cité de l'hôtel préfectoral était transformée en un véritable charnier. Les tortionnaires jetèrent des dizaines de leurs victimes dans la Seine qui coule à quelques mètres pour les soustraire à l'examen des médecins légistes. Non sans les avoir délestées, au préalable, de leurs montres et de leur argent. M. Papon, préfet de police, et M. Legay, directeur général de la police municipale, assistaient à ces horribles scènes. Dans la grande cour du 19-Août, plus d'un millier d'Algériens était l'objet d'un matraquage intense que la nuit rendait encore plus sanglant.

DES BRIGADES TRÈS SPÉCIALES

  À Saint-Denis, les Algériens ramassés au cours des rafles sont systématiquement brutalisés dans les locaux du commissariat. Le bilan d'une nuit récente fut particulièrement meurtrier. Plus de 30 malheureux furent jetés, inanimés, dans le canal après avoir été sauvagement battus.
  À Noisy-le-Sec, au cours d'un très ordinaire accident de la route, une Dauphine a percuté un camion. Le conducteur de la Dauphine, un Algérien, gravement blessé, est transporté à l'hôpital dans un car de police. Que s'est-il passé dans le car ? Toujours est-il que l'interne de service constate le décès par balle de 7,65. Le juge d'instruction commis sur les lieux a été contraint de demander un supplément d'information.
  À Saint-Denis, Aubervilliers et dans quelques arrondissements de Paris, des commandos formés d'agents des Brigades spéciales des districts et de gardiens de la paix en civil "travaillent à leur compte", hors service. Ils se répartissent en deux groupes. Pendant que le premier arrête les Algériens, se saisit de leurs papiers et les détruit, le second groupe les interpelle une seconde fois. Comme les Algériens n'ont plus de papiers à présenter, le prétexte est trouvé pour les assommer et les jeter dans le canal, les abandonner blessés, voire morts, dans des terrains vagues, les pendre dans le bois de Vincennes.
  Dans le 18ème, des membres des Brigades spéciales du 3ème district se sont livrés à d'horribles tortures. Des Algériens ont été aspergés d'essence et brûlés "par morceaux". Pendant qu'une partie du corps se consumait, les vandales en arrosaient une autre et l'incendiaient.
  Ces quelques faits indiscutables ne sont qu'une faible partie de ce qui s'est passé ces derniers jours, de ce qui se passe encore. Ils sont connus dans la police municipale. Les exactions des harkis, des Brigades spéciales des districts, de la Brigade des agressions et violences ne sont plus des secrets. Les quelques informations rapportées par les journaux ne sont rien au regard de la vérité.

LA COMPLAISANCE DU PRÉFET

  Il s'agit d'un impitoyable processus dans lequel on veut faire sombrer le corps de police. Pour y parvenir, les encouragements n'ont pas manqué. N'est-elle pas significative la manière dont a été appliqué le décret du 8 juin 1961 qui avait pour objet le dégagement des activistes ultras de la préfecture de police? Un tel assainissement était pourtant fort souhaitable. Or, on ne trouve personne qui puisse être concerné par cette mesure ! Pour sauver les apparences, 62 quasi-volontaires furent péniblement sollicités qui obtiennent chacun trois années de traitement normal et, à l'issue de cette période, une retraite d'ancienneté... Ce n'est là qu'un aspect de la "complaisance" du préfet. En effet, au cours de plusieurs visites dans les commissariats de Paris et de la banlieue, effectuées depuis le début de ce mois, M. Papon a déclaré : " Réglez vos affaires avec les Algériens vous-mêmes. Quoi qu'il arrive, vous êtes couverts. " Dernièrement, il a manifesté sa satisfaction de l'activité très particulière des Brigades spéciales de districts et s'est proposé de doubler leurs effectifs. Quant à M. Soreau, il a déclaré de son côté, pour vaincre les scrupules de certains policiers : « vous n’avez pas besoin de compliquer les choses. Sachez que même s’ils (les Algériens) n’en portent pas sur eux, vous DEVEZ penser qu’ils ont toujours des armes ».
  Le climat ainsi créé porte ses fruits. La haine appelle la haine. Cet enchaînement monstrueux ne peut qu'accumuler les massacres et entretenir une situation de pogrom permanent.
  Nous ne pouvons croire que cela se produise sous la seule autorité de M. le Préfet. Le ministre de l'Intérieur, le chef de l'État lui-même ne peuvent les ignorer, au moins dans leur ampleur. Sans doute, M. le Préfet a-t-il évoqué devant le conseil municipal les informations judiciaires en cours. De même, le ministre de l'Intérieur a parlé d'une commission d'enquête. Ces procédures doivent être rapidement engagées. Il reste que le fond de la question demeure : comment a-t-on pu ainsi pervertir non pas quelques isolés, mais, malheureusement, un nombre important de policiers, plus spécialement parmi les jeunes? Comment en est-on arrivé là?
  Cette déchéance est-elle l'objectif de certains responsables? Veulent-ils transformer la police en instrument docile, capable d'être demain le fer de lance d'une agression contre les libertés, contre les institutions républicaines?

 POUR LE RETOUR AUX MÉTHODES LÉGALES

  Nous lançons un solennel appel à l'opinion publique. Son opposition grandissante à des pratiques criminelles aidera l'ensemble du corps de police à isoler, puis à rejeter ses éléments gangrenés. Nous avons trop souffert de la conduite de certains des nôtres pendant l'occupation allemande. Nous le disons avec amertume mais sans honte puisque, dans sa masse, la police a gardé une attitude conforme aux intérêts de la nation. Nos morts, durant les glorieux combats de la Libération de Paris, en portent témoignage.
  Nous voulons que soit mis fin à l'atmosphère de jungle qui pénètre notre corps. Nous demandons le retour aux méthodes légales. C'est le moyen d'assurer la sécurité des policiers parisiens qui reste notre préoccupation. Il en est parmi nous qui pensent, à juste titre, que la meilleure façon d'aboutir à cette sécurité, de la garantir véritablement, réside en la fin de la guerre d'Algérie. Nous sommes, en dépit de nos divergences, le plus grand nombre à partager cette opinion. Cependant, nous le disons nettement : le rôle qu'on veut nous faire jouer n'est nullement propice à créer les conditions d'un tel dénouement, au contraire. Il ne peut assurer, sans tache, la coopération souhaitable entre notre peuple et l'Algérie de demain.
  Nous ne signons pas ce texte et nous le regrettons sincèrement. Nous constatons, non sans tristesse, que les circonstances actuelles ne le permettent pas. Nous espérons pourtant être compris et pouvoir rapidement révéler nos signatures sans que cela soit une sorte d'héroïsme inutile.
  Nous adressons cette lettre à M. le Président de la République, à MM. les membres du gouvernement, députés, sénateurs, conseillers généraux du département, aux personnalités religieuses, aux représentants de la presse, du monde syndical, littéraire et artistique.
  Nous avons conscience d'obéir à de nobles préoccupations, de préserver notre dignité d'hommes, celle de nos familles qui ne doivent pas avoir à rougir de leurs pères, de leurs époux.
  Mais aussi, nous sommes certains de sauvegarder le renom de la police parisienne, celui de la France.

 

Paris, le 31 octobre 1961

 

  • texte tel qu'il a été publié dans la presse le 6 novembre 1961 : pdf2
  • une note du 17 octobre 1961 : pdf2
  • déclaration du préfet de police Maurice Papon le 1er décembre 1961 : pdf2
  • témoignage de Gérard Monate (SGP) : pdf2

Published by bénédicte desforges - dans actu au jour le jour
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4 octobre 2012 4 04 /10 /octobre /2012 15:05

alouette

 

  Il paraît qu’il y en a des sérieux, mais je ne les ai jamais rencontrés.
  Dans la police, la coutume veut que l’on dise d’eux que la seule chose qu’ils aient arrêtée au cours de leur carrière policière, est leur montre. Voire le bus pour les plus courageux.
  L’idéal d’un syndicaliste est de devenir permanent de sa structure le plus vite possible, et d’aller le moins possible sur la voie publique exercer le métier de policier. Ce qui lui permettra d’en parler d’une façon très détachée.
  D’ailleurs, un syndicaliste a souvent été un flic quelconque, et un mandat syndical est toujours le bienvenu pour masquer des carences professionnelles.
  Un syndicaliste perd très vite la fraîcheur, la couleur et le naturel du flic de base qu’il n’a pas été longtemps. Il prendra vite goût à se déguiser en commissaire de police avec des costards mal taillés, et des chaussettes blanches dans des mocassins noirs. Leurs vestes sont toujours trop petites, à moins que ce ne soit l’effet produit par un embonpoint précoce dû à une sédentarité mal maîtrisée. Mais cela n’a guère d’importance, car une veste de syndicaliste de la police doit pouvoir être retournée dans tous les sens jusqu’à en perdre les coutures.
  C’est un carriériste né, et la rapidité de son avancement tient du miracle.
  Un jour, j’étais allée rendre visite à un syndicat d’officiers dans le but de pleurnicher sur une épaule compréhensive. Ma hiérarchie me faisait des misères et je voulais en faire état à mes pairs, qui à coup sûr – j’étais presque parvenue à m’en persuader – s’insurgeraient et défendraient mon bon droit dans un fougueux élan corporatiste. Peine perdue. Je suis arrivée en plein débat d’une importance majeure. Les officiers s’indignaient de la matière de la doublure de leurs casquettes. Il se trouve qu’elles étaient synthétiques à l’identique de celles des gardiens de la paix. Le psychodrame des couvre-chefs de la catégorie B, qui n’accepte pas et se sent humiliée d’être coiffée comme la catégorie C. Ils revendiquaient donc auprès des autorités compétentes, le droit à une dotation de casquettes à doublure en cuir comme celles des commissaires. Enchaînant dans le sujet des signes extérieurs hiérarchiques, sur lesquels repose leur autorité pour la plupart, ils ont évoqué avec beaucoup d’émotion et le plus grand sérieux le droit à porter un sabre ou une épée aux cérémonies du 14 Juillet.
  Ce jour-là, j’ai compris que mon tragique contentieux – qui allait ruiner ma splendide carrière dans un imbroglio de recours – était dérisoire au regard de l’urgence et du bienfondé des affaires en cours, et qu’il était inutile que je tente de les attendrir sur mon destin de flic contrarié. Je les ai salués bien bas et j’ai quitté leur local en ne me privant pas de leur piquer un joli cendrier à titre de dédommagement de mon inutile visite.

 

Toute ressemblance avec des personnages ayant réellement existé n’est absolument pas fortuite. Si ça a l'air d'une coïncidence, c’est que vous les connaissez aussi.

 

extrait de Flic, chroniques de la police ordinaire 2007

Published by bénédicte desforges - dans chroniques d'un flic ordinaire
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3 octobre 2012 3 03 /10 /octobre /2012 00:01

 

 

  Brigadier,

  Je vous dois un aveu.
  Je n’ai jamais osé vous le dire, les autres non plus d’ailleurs, mais si quelqu’un vous en avait parlé, plus rien n’aurait été pareil.
  Il fallait que vous ne le sachiez pas. Jamais. Ce qu’on faisait dans votre dos. À votre insu. En fait, il n’y avait bien que vous à ne rien savoir de notre trafic, à mi-mots et par clins d’œil, à voix basse, en rires étouffés, toujours derrière vous, mais jamais loin de vous.
  Des échanges clandestins dans les vestiaires, en fin de service, ou dans un car Police-secours tout simplement, pliés en quatre, ils passaient de main en main, de poche en poche, subtilisés, détournés, et ensuite discrètement rangés, dans le vrac ou la chronologie, avant d’être à nouveau montrés, partagés.
  Brigadier, il faut que je vous le dise, sans plus attendre.
  Que je confesse ce secret, je n'en suis pas particulièrement fière... 
  Nous avons passé des mois, des années, à photocopier vos rapports d’intervention, et à les collectionner.
  « Tu as celui du 15 avril ? Tu sais, l’incendie avec deux morts…
  - Oui je l’ai. Tu ne l’as pas ? Dommage pour toi, collègue. Un grand moment de bonheur, cet incendie.
  - Fais-moi une photocopie, déconne pas, et je te filerai les constatations d’accident du mois dernier, celui de la porte de Clignancourt.
  - Tu as réussi à l’avoir, celui-là ? Fantastique, c’est une rareté, ça fait des jours que je le cherche ! » 
  Voilà Brigadier, ça se passait comme ça. Vous écriviez, nous vous lisions, nous voulions vous relire, vous donner à lire, et nous archivions. Une véritable manie, vous dis-je. Et contagieuse à la mesure du nombre de vos lecteurs. 
 
  Et ce soir ils sont tous là, vos rapports, ici, sous mes yeux, les plus anciens sont dactylographiés. Je les avais tous conservés dans une chemise en papier, vous savez, ces dossiers jaunâtres, la couleur dominante de l’administration, ce jaune pisseux comme les murs des couloirs de la préfecture.
  Je les ai retrouvés vos rapports, Brigadier, et ils m’émeuvent.
  Je les lis, et j’en ris et j’en pleure en même temps. Je fais attention quand même, pas de larmes sur les copies carbone, ça les effacerait.
  J’en pleure parce que ces rapports de vos interventions, vos affaires sans suite, vos comptes-rendus, ils sont vieux comme mon passé de flic, et que j’y ai retrouvé bien du monde. Des noms, des mots, des heures de nos vies qui avaient dû se fossiliser dans un coin perdu de ma mémoire.
  Et puis surtout, il y a votre style, Brigadier, votre style inimitable et magistral. Votre plume de poète, celle qui s’obligeait à rendre compte de tout, d’absolument tout, et pour de vrai. De toujours trop pour un rapport administratif dont le format et les habitudes minimalistes, dans le fond et dans la forme, explosaient de la densité de vos émotions traduites, et de vos mots inattendus mais si précisément choisis, vos phrases merveilleusement tournées, sans faute et avec une maîtrise hors norme de la langue française.
  Mais dans un style… si peu policier.
 
  Brigadier, peut-être vous rappelez-vous qu’un jour, vous avez rendu compte d’une escarmouche de mots ubuesque entre agents hospitaliers et fonctionnaires de police à propos d’une clocharde qui ne pouvait rentrer seule chez elle parce qu’elle était pieds nus. Vous aviez indiqué en objet du rapport des jeux de massacre sur le compte de l’humanité pour une fin inavouable de rentabilité hospitalière. Tout était dit. 
  Une autre fois, ailleurs, vous dites au passé simple avoir été accueilli par des gestes inélégants sinon rustres, et vous choquez de l’allure d’adjudant plastronnant devant ses ouailles d’une femme qui vous avait demandé votre matricule et menacé de tracasseries.
  Vos mots désuets étaient un régal, une leçon, même. Vous ne disiez pas avoir été insulté, mais avoir eu affaire à quelqu’un de fort mauvaise volonté, qui déclamait à l’aide d’une terminologie particulière aux bas-quartiers. Sous votre plume, le banc de la Police-secours devenait une molesquine. Une finesse d’action et d’effet de scène étaient une tentative de rébellion. Savoureux aussi quand vous interpelliez :
« En l’abordant avec les reflexes de gens rompus à ce genre d’exercice, ce personnage au comportement sujet à équivoques nous a apostrophés en ces termes : Qu’est-ce que vous venez me faire chier, etc… »
  Comprenez-nous Brigadier, il nous fallait garder des échantillons de votre prose. C’était trop rare, c’était trop beau.
  Et ce spectacle d’un autre monde, cette vieille aux ongles en deuil, seule dans sa pestilence, vêtue de haillons, hirsute, fagotée d’un reste de dignité… avec vous, elle redevenait splendide.
  Vous aimiez l’humain avec un grand H, Brigadier, je l’ai vite compris, et vous étiez un tendre, déclinant le respect aux temps rares de la conjugaison, et attentif au bien-être de vos effectifs. Et là encore, vous n’hésitiez pas à prendre la plume. Vous usiez de mots forts, imparables, de ceux qui faisaient réfléchir après l’étonnement, vous parliez d’humanité, de service public et d’intérêt commun pour oui ou pour un non, vous en appeliez à la responsabilité de la hiérarchie, vous mettiez toujours des majuscules à Gardien de la Paix à propos desquels vous écriviez qu’ils portaient l’héritage d’une situation hybride, et que leurs missions n’étaient pas une sinécure.
  Brigadier, votre plus belle conclusion de rapport, contresigné par moi sans aucune hésitation, fut certainement celle-ci :
  Si telle est la volonté (que la nave va), ne nous demandons pas ensuite pourquoi le Torre Canyon s’écrase sur les côtes bretonnes.
  Le peu d’intérêt que nous portons aux nôtres se mesure à l’aune de ce détail.

  J’ai moi aussi, tenté un mode expérimental de rédaction de rapports administratifs, et j’ai bien pensé à vous.
  J’ai raccourci les formules coutumières et supprimé les révérences, et j’ai soigné le contenu jusqu’à l’enflure rhétorique comme pour en faire une sorte d’assommoir à chefs.
  Un jour, alors que j’appelais au secours, que plus rien n’allait droit autour de moi, j’ai écrit qu’en regard du service où j'étais affectée, Police Academy faisait figure de tragédie grecque. Et j’ai transmis la chose au préfet de police.
  J’ai été mutée sans ménagement dans la semaine qui a suivi.
  « Dans l’intérêt du service » qu’ils ont écrit sur l’arrêté…

  Brigadier, nous avons eu en commun l’amour des mots, et la facétie de la métamorphose des formules et formulaires. Nous avons connu le pouvoir plus ou moins heureux des mots.
Et on n’a pas toujours eu l’honneur de
  Les paroles s’envolent souvent, c’est leur lot, mais vos écrits sont restés, solides et définitifs sur du vrai papier.
  Et j’ai été fière et comblée d’être votre officier.

 

TO18H

 

 

récit extrait de Police Mon Amour 2010

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2 octobre 2012 2 02 /10 /octobre /2012 23:57

 

 

  Il était resté entre deux mondes. Celui d’avant, et la police. Il se trouvait beau en uniforme, mais il avait parfois du mal à soutenir le regard des autres, ceux du monde d’avant, sans que son regard à lui ne devienne méchant, triste, perdu. Son arme et sa casquette se mettaient alors à peser de tout le poids de ses incertitudes. Il aurait voulu qu’on l’aime ou qu’on le craigne, il ne devait pas le savoir lui-même. Mais il aurait voulu que tout ça ait du sens.
  Alors de temps en temps, il disait qu’il en avait marre. Entre les gamins ricanant « Je suis mineur, et je t’emmerde ! » et les dealers qui nous narguaient « Attends que je passe chez le juge, connard, et on en reparle demain ici-même… », il se demandait pourquoi il s’était levé le matin, et pourquoi il était là. Et nous, on lui répondait qu’il avait dû voir trop de films, de jolis films américains avec de jolies fins, et des héros bien à leur place, tandis qu’ici bas, chez nous, les héros ne peuplaient que les cimetières. On n’était pas grand-chose, il fallait qu’il s’y fasse, on n’avait pas toujours raison face au bon sens et à l’instinct, et il fallait aussi qu’il l’apprivoise, et qu’il s’y plie.
  Il devait oublier son impuissance face à ces gens qui prenaient plaisir à se faire du mal, ou qui partaient mourir ou tuer idiotement dans des accidents, à ces autres, ces nuisibles, toujours impunis, ou si peu… Et puis les insultes, ou encore ces moments où il faut s’agripper par le col avec d’autres gens aussi perdus et tristes que lui, jusqu’à se battre pour retrouver la marge des deux mondes, et peut-être dans l’osmose de la brutalité, trouver un semblant d’explication.
  Alors il répétait encore et encore qu’il en avait marre.
  Il fallait qu’il se contente de l’instant, de l’adrénaline, de la liberté, du travail bien fait. Comme nous.
  Il avait un nom de fauve et des yeux noirs. Il en avait marre, mais il travaillait bien, et nous on l’aimait. C’était un bon flic comme il aurait été un bon voyou.
  Il avait simplement vu trop de films.
  Alors quand il a démissionné, il est entré dans le bureau du patron en mettant un coup de pied dans la porte.
  « Qu’est-ce qui vous prend ? a hurlé le commissaire.
  - Ta gueule, a simplement répondu l’autre, j’en ai marre et je m’en vais ».
  Et lentement il a sorti son arme de l’étui et l’a jetée sur le bureau. Et puis le ceinturon avec la matraque et les menottes. Et sa carte tricolore qu’il a lancée en travers de la grande table vernie et bien rangée.
  « Je démissionne. »
  Il est parti et on ne l’a plus jamais revu.
  Jusqu’au jour où quelqu’un l’a aperçu et a fait mine de ne pas le reconnaître. Il avait retrouvé une frontière entre deux mondes. Il vendait L’Itinérant à un carrefour, loin, très loin de là.

 

 

extrait de Police Mon Amour 2010

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2 octobre 2012 2 02 /10 /octobre /2012 23:57

 

 

  La grosse voiture métallisée est garée sous les arbres, au bord du bois, au bord des putes. On passe à coté au pas, et on regarde.
  « Je crois qu’il y a une cocarde bleu blanc rouge derrière le pare-brise. »
  On se gare, et on s’approche. Le siège est légèrement incliné, et on distingue une ombre, le visage d’un homme, les yeux fermés, la bouche entrouverte, immobile.
  On frappe un petit coup sur le carreau.
  « Monsieur ? »
  Un sursaut. Il relève la tête. Un autre visage apparaît, anguleux et fatigué, dans un flou de cheveux décolorés, émergeant d’entre les cuisses de l’homme.
  La vitre électrique se baisse.
  Il est bien habillé, il porte une cravate en soie et un costume sombre. D'un geste qui hésite entre la nonchalance et la bravade, il pose son coude sur sa portière.
  « Oui ?
  - Vous pouvez descendre du véhicule s’il vous plait ?
  - Non. »
  On insiste, il ne veut pas. Il hausse le ton, et dit qu’il ne fait rien de mal, que tout ça est bien banal, qu’il ne vient pas souvent, qu’il va laisser la pute là sous son arbre, et repartir. La fille a le regard un peu ivre, elle ne dit rien, elle a l’habitude. Elle ne nous regarde même pas, rajuste son bustier et nous tend ses papiers.
  L’homme ne nous donne rien. Il dit qu’il est attaché parlementaire et qu’il nous emmerde. Il dit encore que tout le monde va aux putes, même lui, que tout le parlement va aux putes, la France entière se fait tailler des pipes, et que ce soir on le fait chier lui, et qu’il ne comprend pas pourquoi lui, maintenant, à cet instant même alors qu’il y était presque.
  La pute le regarde, puis nous regarde d’un air absent.
  « Faites ce que vous voulez, je ne descendrai pas de cette voiture. Prenez le numéro si ça vous chante, je m’en fous. »
  Mais nous, on s’en fout aussi. On s’en fout de son arrogance et de sa cocarde. Bleu blanc et rouge. Il peut bien s’indigner et dire ce qu’il veut, ça aussi c’est banal par ici.
  On ouvre sa portière en grand.
  La pute a un sourire amusé.
  Hésitante, une jambe gainée de résille apparaît dans la lumière des phares des voitures qui passent. Un pied chaussé d’un escarpin noir vernis se pose maladroitement sur les cailloux du chemin. Puis deux pieds. Les talons sont très hauts, et il y a sur le dessus des chaussures une petite bride ornée de quelques brillants. On regarde ces deux jambes, les bas et le porte-jarretelles tendu sur le haut des cuisses blafardes.
  Ce ne sont pas les jambes de la fille.

 

 

extrait de Police Mon Amour 2010

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"Sans la police,
tout le monde tuerait tout le monde et il n'y aurait plus de guerre."

Henri Jeanson, pataphysicien

« Le Flic de Bénédicte Desforges séduit avant tout par sa sensibilité à fleur de peau, sa révolte et sa tendresse. »
Lire
« La révélation du printemps »
Le Nouvel Observateur
« Avec sa fougue guerrière, sa rectitude et sa grande gueule, on irait bien au feu avec elle. »
Les Inrockuptibles

Police Mon Amour

« B.Desforges [...] récidive avec Police Mon Amour, dévoilant le quotidien des flics de base. Au fait, qu'en pense son ministre de tutelle, Brice Hortefeux ? »
France-Soir février 2010
chronique du livre [lire]
par Philippe Sage
« B.Desforges a osé écrire tout ce qu'on n'ose pas dire dans la police... »
France inter
« Chroniques poignantes. Une femme flic qui raconte magnifiquement, et dans un style époustouflant, son quotidien. On est happé. »  Biba

FLIC-BD

Mis en images par Séra, Flic est une adaptation en bande dessinée du livre éponyme de Bénédicte Desforges, publié en 2007 et immédiatement devenu un succès de librairie. Dans cette série de récits courts directement inspirés de son expérience et de son parcours de policier, elle brosse un saisissant portrait de ce métier complexe, en prise directe avec toutes les expressions, souvent contradictoires, de la condition humaine... note de Casterman [lire]

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