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10 janvier 2011 1 10 /01 /janvier /2011 01:00

PP

 

 

 

  J'ai l'honneur de vous rendre compte des faits suivants...
  J'ai l'honneur de mettre à votre disposition Machin Chose...
  J'ai l'honneur de vous demander...
  J'ai l'honneur de solliciter de votre (très) haute bienveillance...
  J'ai l'honneur de vous soumettre la révision de ma notation...
  J'ai l'honneur de tendre le cul pour que vous y foutiez des coups de pied...

  La coutume de l'écriture amidonnée est à l'honneur dans la police. Toute forme de communication écrite à un supérieur hiérarchique est un honneur, c'est une convention.
  C'est un honneur de rendre compte d'un accident de la circulation, comme d'une belle arrestation. Un honneur de présenter sa démission, un honneur de contester une sanction. La courbette s'écrit très bien, et quand elle se fait, elle a aussi ses usages dialectiques.

  Mes respects ! Dès que le galon n'est plus en chevron, mais blanc et droit, ou pire, décoré de feuilles de chêne, il est de bon ton de présenter ses respects. Même si on n'en pense pas un mot, ce qui est souvent le cas... Quand j'ai pris mes fonctions au commissariat du dix-huitième arrondissement - j'avais alors quelques années derrière moi dans le grade de gardien de la paix, et quelques minutes de carrière d'officier -, un jeune flic est venu vers moi à l'entrée du poste, il s'est mis au garde-à-vous, et m'a dit avec la bouche en cul de poule : “ Mes respects, madame l'Officier ” avant de hurler un  “ Fixe ! ” à l'attention des policiers qui besognaient dans le commissariat. Je connaissais l'usage pour m'y être pliée, mais je n'étais pas encore prête à me le voir appliquer. Tout le monde s'est levé et immobilisé comme quand on joue à un-deux-trois-soleil. J'ai demandé au jeune collègue si ça lui posait un problème qu'on se dise bonjour comme des gens normaux, lui précisant que j'étais insensible à ces marques de respect qu'on m'avait pourtant enseignées à l'école. On m'avait appris à les formuler, mais pas à les recevoir, et vécues de mon récent point de vue galonné, elles me semblaient déplacées. Je préférais concevoir la hiérarchie dont je faisais désormais partie, comme une répartition exponentielle de responsabilités, et le fait de pouvoir endosser celle de ma brigade, plutôt que la mise en œuvre d'un arsenal de gestes coutumiers et vides de sens. Le flic m'a répondu : “ À vos ordres, madame l'Officier ! ” et il est parti faire une belle carrière dans le syndicalisme. Comme quoi, ça peut parfois être porteur pour qui s'acharne et persévère.
  Sur la fin, avant de placer volontairement ma carrière entre parenthèses, j'avais banni de tout rapport écrit et gestuel les formules de politesse policières qui me paraissaient infondées. Je n'avais plus d'honneur à présenter puisqu'il m'avait été confisqué en même temps que mes velléités à me transformer en Robin des bois, et j'avais beau réfléchir, je ne me souvenais pas qu'il y ait jamais eu à mon égard une attitude bienveillante de la part de ma hiérarchie, à laquelle je ne vouais même plus le respect que l'on doit à n'importe quel inconnu. Les rapports administratifs que je rédigeais s'en sont trouvés considérablement diminués en volume, et je m'obligeais à l'exercice de la paraphrase pour qu'il puisse au moins y avoir un sujet (moi), un verbe (demander) et un complément d'objet direct (une mutation, et en désespoir de cause, une mise en disponibilité).

  J'ai l'honneur en carafe quand je me souviens de la façon dont vous m'avez traitée...

 

Texte extrait de Flic, chroniques de la police ordinaire (mars 2007)
et inédit sur le blog

Published by bénédicte desforges - dans chroniques d'un flic ordinaire
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30 décembre 2010 4 30 /12 /décembre /2010 11:50

 

friend
© Trendhunter

Bonne année.
Bonne année.
Et puis, un an plus tard : « bonne année ».
Et puis, encore un an plus tard : « bonne année ».
Et puis, encore un an après : « bonne année ».
Vous comprenez ce que je veux dire ?
Si chaque année on se souhaite une bonne année, c’est un peu comme si chaque jour on se souhaitait une bonne journée. Faut être con pour croire que toutes les journées peuvent être bonnes.

Les gens qui te souhaitent une bonne année, ils espèrent quoi ?
Est-ce que les gens, ils pensent vraiment que tu vas passer une bonne année juste parce qu’ils te le disent ?

C’est marrant quand même : le 31 décembre y’a jamais personne qui vient te demander si la bonne année qu’il t’avait souhaitée s’est bien passée. Tout le monde s’en fout. Personne veut savoir si t’as passé une bonne année.

Les gens qui te souhaitent une bonne année, tu devrais avoir le droit de leur casser la gueule si t’as passé une mauvaise année.

 


(Extrait de La Vie Rocambolesque et Insignifiante de Brad-Pitt Deuchfalh)



Pas mieux.


Published by bénédicte desforges - dans actu au jour le jour
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13 décembre 2010 1 13 /12 /décembre /2010 10:12

rue89ico 

 

CRS-BS

 

 Il est important de mettre des mots sur les craintes d’une population en proie au sentiment d’insécurité, parce que le simple énoncé d’un diagnostic lui procure le sentiment d’être mise en sécurité.
  À peine le mal est-il identifié, qu’un remède est prescrit. Qu’importe l’effet placebo sur un malade imaginaire, la thérapie passe par le verbe : il faut savoir que le sentiment d’insécurité est inversement proportionnel au risque véritable de se trouver en insécurité. Ce qui est tout de même la preuve d’un discours très efficace.

  La grande messe médiatique est la courroie de transmission essentielle, dans un sens comme dans l’autre. À force d’asservissement au discours politique, et de micros-trottoirs pour servir la cause populiste, n’importe quel fait divers est traduit en fait de société.
  Le journaliste-prédicateur quotidien, tout en se donnant des airs d’analyste averti capable de faire autre chose que de la paraphrase de dépêches AFP, sait transformer un épiphénomène délictuel en endémie criminelle.

 Les faits divers, quels qu’ils soient, sont multiples et nombreux tous les jours. Il suffit d’en faire une sélection calculée, et en faire de l’information, pour donner l’illusion d’une aggravation particulière, préambule de mesures répressives ciblées... ou d’effets d’annonce.
  Les relations entre médias et services de presses policiers sont mystérieuses, mais le fait est – par exemple – qu’un accident mettant en cause un chien dit dangereux réveille aussitôt une meute d’autres chiens dangereux partout en France, mordant et mutilant tout et n’importe qui dans un temps limité. Une loi est promulguée dans la foulée, catalysée par les médias et applaudie par les adeptes du tout-sécuritaire. Qui dans leur urgence d’interdiction, ont oublié de relever que les chiens les plus mordeurs sont les labradors, les plus tueurs les bergers allemands, qui eux sont pourtant autorisés à continuer de gambader sans muselière. La loi sur les "chiens dangereux" avait donc un objectif plus obscur, mais là n’est pas le sujet.

  Pour maintenir la peur au niveau nécessaire et suffisant permettant la perméabilité au discours sécuritaire, il faut donc parfois inventer de nouveaux mots, des formules nouvelles. Ainsi, on peut croire à des infractions émergentes, des crimes inédits, produits par des délinquants d’un nouveau genre.
  Un état de crise sémantique, une intensification de la communication, où la prévention s’appelle désormais gestion des risques, et où on met en place des stratégies territoriales de sécurité. Rien que ça.

  Nouveaux mots, nouvelles cibles, potentiel de victimes exponentiel, nouvelles peurs.
  La peur annihilant le jugement, la question de savoir si la frénésie des mots est proportionnelle à une augmentation de la délinquance devient sans objet.

  J’aime beaucoup le mot ultra. Il a le goût d’un point de non retour.
  On connaissait l’extrême-gauche, et on a vu arriver l’ultra-gauche sous les traits d’un exalté sans envergure politique qui aurait balancé des saloperies sur les caténaires du TGV en guise d’acte qualifié de terroriste. Avant, on disait vandalisme.
Alors si le vandalisme est d’inspiration ultra-gauchiste, comment pourrait-on aujourd’hui désigner Action Directe ou la bande à Baader ? Hypra-méga-supra-gauche ?
  La rhétorique s’emballe, joue de surenchère.
  Dans le même ordre d’idée, on a vite fait de rebaptiser un manifestant d’activiste, ou encore un Arabe de musulman, et un musulman d’islamiste, un islamiste d’intégriste, un intégriste de fondamentaliste et un fondamentaliste de terroriste – voire lui coller un muezzine en fond sonore au montage, ces incantations moyen-orientales tout droit sorties d’un minaret laissant entendre qu’un type mal intentionné pourrait exploser d’un moment à l’autre.
  Et après, on nous fait rigoler avec le "vivre-ensemble"...

  Dans la catégorie des ultra-concepts, l’ultra-violence a désormais sa place dans les faits divers, comme s’agissant qualitativement de faits nouveaux.
Faux. Complètement faux.
  Le nombre de crimes très violents, faits de déséquilibrés, viols, actes de barbarie, et autres sauvageries listées dans le code pénal, est linéaire dans le temps. (À condition bien sûr que le temps sur lequel s’opère la mesure soit significatif. Des fluctuations de faits peu nombreux enregistrées sur des périodes courtes n’ont aucun sens, c’est une contrainte de la statistique.)

  Il y a toujours autant de dingues, c'est-à-dire pas tant que ça pour une société qui marche sur la tête.
  On a beau retourner les chiffres dans tous les sens, les homicides sont en baisse constante.
  On a beau regarder les gamins d’un sale œil, depuis des années l’âge du premier délit a tendance à croitre.
  En fait – quitte à faire hurler de réprobation les convertis – globalement, la violence est en baisse.
  Ce serait un affront à l’intelligence de rappeler la violence des pratiques infractionnelles d’un passé lointain, de citer des extraits de Zola, ou de se souvenir que le baron Haussmann a fait installer l’éclairage public dans Paris parce qu’on s’y égorgeait au coin des rues. Etc.
  Et même si les plus intégristes du tout-sécuritaire appellent de leurs vœux une répression implacable, l’histoire du droit et de la criminalité démontre que – hormis un effet de catharsis sur une société qui in fine reconnaît quelques bienfaits à la violence – la brutalité de la sanction pénale (de la torture à la peine de mort en passant par les travaux forcés) n’avait pas d’effet sur la délinquance qui lui était contemporaine.

  La violence scolaire est un autre exemple intéressant. Elle fait partie de ces nouvelles catégories d’infractions, et pourtant elle a toujours existé aussi, à ceci près qu’elle était indifférenciée, et considérée comme du fait divers. Le véritable changement est l’augmentation des effectifs et de l’âge de la population scolaire de l’enseignement secondaire, et de fait, le transfert de délits inhérents aux post-adolescents et jeunes adultes dans l’enceinte de l’école.
  Quoiqu’on en dise aujourd’hui, quelque soit l’écho qu’on lui donne, la vraie violence à l’école a toujours été marginale. Les incivilités et autres dégradations relevées seraient plutôt à mettre en rapport avec les suppressions de postes opérées dans l’Éducation nationale.

  Dans le même esprit de saturation en incantations sécuritaires, la loi se gonfle de mots nouveaux, comme autant d’infractions non encore prévues par les textes.
Mais à y regarder de plus près…
  Le guet-apens rentre dans le cadre de l’association de malfaiteurs
  L’inceste était superflu, la loi dispose déjà qu’une agression sexuelle ou un viol commis sur un mineur par un ascendant ou toute personne ayant autorité constitue une circonstance aggravante.
  Un senior fait partie des "personnes vulnérables." Prévu par la loi aussi.
  Etc.

  Ce gavage de mots doit persuader que tout est mis en œuvre pour que la population se sente rassurée et protégée, tout en sous-entendant de nouvelles pratiques délinquantes très inquiétantes.
Même si les annonces concernant la délinquance sont faites sans aucun paramétrage, aucune indication, permettant une meilleure compréhension.
  Récemment, on apprend que les délits contre les seniors sont en augmentation. L’explication se trouve dans la courbe démographique. La France vieillit et les vieux ont toujours été une cible privilégiée des agressions physiques. Ils ne sont pas plus en danger, ils le sont autant qu'avant.
  La préoccupation sécuritaire occulte tout le reste, et tombe toujours à point nommé pour occuper l’espace médiatique. La vulnérabilité économique et sociale s’efface quand il le faut derrière le sacro saint chiffre de la délinquance et toutes ses déclinaisons. Ce concept-là fait vendre – ou élire – le reste, plus personne n’y croit.
  La sécurité apparait de plus en plus comme un argument électoral par défaut.

  On finira par se convaincre qu’une poubelle qui brûle met davantage en danger la République qu’un système de retraites qui se délite. Ou qu’une police nationale, bientôt sacrifiée sur l’autel de la sécurité privée.
Ou peut-être est-ce un écran de fumée ?

  Et justement, la police dans tout ça ?
Les policiers n’ont pas une vision macroscopique de la délinquance, mais une observation très précise de ses formes et ses modalités là où ils exercent.
Ils peuvent témoigner de certaines formes de radicalisation de la violence, notamment à leur encontre. La preuve la plus infecte que cette option prise sur la gestion de la sécurité et de la paix publiques est une impasse.
  Plus que jamais, la police de proximité fait défaut. Contrairement à ce qui est plaidé, préconisé, annoncé, vidéosurveillance, drones (!), etc, plus la situation s’envenime et plus une police de proximité serait nécessaire. Ou plus exactement l’état d’esprit qui animait cette orientation. La police, c’est par définition de la proximité. Dès lors qu’on fait une partition des missions policières, c’est de la politique.
  Et c’est en partie pour cela que les relations police/population n’ont cessé de se dégrader.
  La police se trouve au cœur de la réalité des effets de la férocité sociale, économique, et la délinquance. Même s’il se trouve aujourd’hui des idéologues pour affirmer qu’il n’y a pas de lien entre la délinquance et la précarité…
  La police doit absorber toutes les conséquences de la politique sécuritaire.
  Intrinsèquement par l’application de la culture du résultat qui va constituer la matière première d’une statistique dopée, et les effets pervers qu’elle génère en interne (esprit de compétition, course au bâton, à la prime au mérite, etc). Mais aussi - le désengagement de l'État en matière de sécurité est limpide - par la baisse de ses effectifs, par un recrutement anémique qui souffre de trop de jeunesse, un encadrement qui prend ses distances avec la base, par une déprime qui se généralise moins à cause du contexte professionnel que de son malaise interne.
  Et face à une population de plus en plus hostile, dans une sorte d’engrenage réciproquement haineux, avec qui la communication n’est pratiquement plus possible.

  Les scénarios-catastrophe plaisent au cinéma, la recette est simple et le public réceptif. Les journaux télévisés sont des feuilletons où tout doit être générateur de peurs. La météo, la santé, la nourriture, la voiture, etc… autant dire qu’avec la délinquance - la menace de l’autre - c’est de la balade…
  L’importance relative des informations d’actualité servies par les médias dominants est hallucinante de mauvaise foi, le fait divers fait la une plus que de raison.
  L’endoctrinement est médiatique, et l’émotion a pris le pas sur la réflexion : si "on" ne parle pas de quelque chose, cette chose n’existe pas, si "on" parle d’un fait, il se doit de concerner tout le monde. C’est ainsi que le suffrage de petites communes tranquilles démontre une paranoïa irraisonnée, et une radicalisation de la peur que les quartiers sensibles ne connaissent même pas.
  L’histoire contemporaine de la délinquance est amnésique, elle se raconte sur les pages rédigées d’avance d’un futur sécuritaire, avec un maigre argumentaire constitué d’une indigestion de faits divers. Jusqu’à une oppression qui finit par rendre hors sujet toute tolérance du minimum de brutalité indissociable de l’être humain, et transforme le citoyen en maniaque de la loi et de l’interdiction.
  L’honnêteté intellectuelle est bannie du débat, le court terme des chiffres, des mots, et des lois, n’est pas raisonnable. C’est de la propagande. À croire que l’objectif est une mutation de la société toute entière, qui avec logique accepterait de vivre de méfiance mutuelle, et sous un contrôle permanent.
  La criminologie est aujourd’hui une discipline quasi négationniste, sans passé, sans recul, sans sérénité, dont la plus belle arme est l’instrumentalisation. De la population, des délinquants, de la police. Et des médias mis au diapason politique.

  Et bizarrement, rien ne sert de leçon.
  Et les uns accuseront toujours les autres de déni de réalité. Et vice-versa.

 

 

« Si tu es prêt à sacrifier un peu de liberté pour te sentir en sécurité,
tu ne mérites ni l'une ni l'autre. »

Thomas Jefferson

 

Les sources que je consulte régulièrement :

- Centre de Recherches Sociologiques sur le Droit et les Institutions Pénales
- Délinquance, justice et autres questions de société
- Champ Pénal - Nouvelle revue internationale de criminologie
- Cairn.info
- Journal d'un avocat

 

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13 décembre 2010 1 13 /12 /décembre /2010 09:13

rue89ico  

 

mai68-2

(racaille)

 mai68-1

(incivilités)

 

  Il y avait dans les missions de la police, la lutte contre la délinquance.
  Mais le mot est usé et manque de ferveur à la tâche. La lutte n’est plus d’actualité, la lutte c’est mou du genou. Outre la dimension répressive de la "lutte", le sens du mot y inclut ce qui est du domaine préventif et informatif, tandis que le combat appartient aux ardeurs des phases terminales. Il faut remplacer la lutte par le mot combat, et la dimension urgente et dramatique devient aussitôt une évidence.
Alors même si l’énergie était la même dans la lutte, le politique, suivi par le médiatique, évoque désormais un combat contre la délinquance.

  Cette police exponentiellement rebaptisée ne pouvait décemment continuer à patrouiller sur des secteurs. Le paysage devait aussi changer. On parle aujourd’hui de territoires. Un dealer ne vend plus dans son quartier, mais il a le contrôle d’un territoire.
 Le maintien de l’ordre - association de mots pourtant impopulaire, synonyme de procédé fasciste il y a vingt ans pour certains - est désormais un objectif d’envergure inadaptée au choix de société qui semble s’affirmer. Maintenant, les criminologues agréés parlent de pacification.
 Les vieux flics ont connu dans les faits de délinquance communs, le trafic de drogue, le recel de vol, et autres atteintes aux biens du même ordre. Ils sont priés de se mettre à la page, de ne plus parler de "deal" ou de "fourgue" mais d’économie souterraine. C’est vrai que ça a tout de suite une autre résonnance. Ça fout les pétoches au citoyen-électeur parce que c’est souterrain. C’est localisé au même endroit invisible que les réseaux dormants, quelque part entre chez lui et pas loin.
L’économie souterraine, ça se chante comme la dissimulation d’une organisation tentaculaire et bien rodée, donc – aussi - le message d’un constat d’échec. Autant d’angoisse et de fantasme pour une population élevée à la soupe sécuritaire, qu’il y a d’adrénaline dans le flagrant délit pour un flic. La sécurité, c’est désormais le vertige des deux infinis.

  Certains services de police sont qualifiés par les mêmes criminologues-communicants d’offensifs. Lors d’un débat télé, j’avais demandé à une éminence de l’ONDRP* pourquoi il utilisait ce langage de guerre (j’avais spontanément pensé à la grenade offensive, association d’idée, allez comprendre…) et pourquoi il fallait que le mot "répressif" tombe lui aussi en désuétude, alors qu’il était précisément et exactement adapté au travail policier.
La répression ne satisfait plus la rhétorique, elle n’a plus de relief, elle a trop servi aussi, le mot s’émousse, il faut passer à l’offensive. Il n’a pas répondu.

  Mais contre qui ?
  Aujourd’hui on dit surtout les jeunes. La seule précision apportée est en bande ou mineurs. S’ils sont plus de trois, on parle de bande organisée, s’ils sont mineurs, il est d’usage à intervalles réguliers (le temps d’oublier) d’évoquer des couvre-feux. Le couvre-feu est une mesure prévue par la Constitution en cas d’état de crise ou état de siège. C’est dire que ça ne rigole pas, là.
  On dit aussi racaille si on est président de la République. On peut dire crapauds si on est flic et qu’on aime bien les baragouins d’initiés.
  Avant, en situation de troubles à l’ordre public par exemple, on parlait de casseurs. Ou encore - avec un brin de paranoïa - des autonomes, anarchistes ou autres dénominations appartenant à un folklore politique. Par ailleurs on parlait de délinquants. Tout simplement. Ou de voyous. Au moins, ces gens-là avaient un qualificatif.
Aujourd’hui ce sont des jeunes… c’est dire le potentiel de dangerosité de cette tranche d’âge. (même si c’est une permanence dans le temps de voir les adultes redouter et s’effaroucher de leurs propres rejetons… une France vieillissante n’arrangeant rien.)

  Le métier de policier se concentre autour de mots forts, et se précise dans son appellation, tandis que sa clientèle de prédilection s’imprécise faute de mots. A cause d’une amnésie du langage pour désigner ceux qui tombent sous le coup de la loi, l’ambiance vire anxiogène. Si le délinquant est flou, s’il n’est personne, c’est qu’il peut être tout le monde.

  Il y avait également - et il y a toujours - des pointures, des criminels sanguinaires, des fous, des braqueurs qui n’avaient peur de rien et qui tiraient à l’arme lourde si leur plan était contrarié. Aujourd’hui on dit arme de guerre en cas de vol à main armée. Mais ce sont toujours des pistolets mitrailleurs, kalachnikovs, etc, bref, de mémoire de flic, personne n’est jamais monté au braquage avec des pistolets à billes. Mais il semblait opportun d’introduire le mot guerre dans la désignation de l’arsenal du grand banditisme - qu’on préfère d’ailleurs appeler crime organisé, même s’ils ont toujours été assez doués pour l’organisation, et ça depuis très longtemps. Le vol à main armée bénéficie aujourd’hui de la libre circulation européenne, mais la pratique reste la même.

  Le décèlement précoce est une notion nouvelle, également énoncée par la criminologie new-wave.
L’objectif de cette méthodologie est d’identifier les délinquants avant qu’ils ne le deviennent (exemple : les non-délinquants en bas-âge) ET les infractions avant qu’elles n’aient eu lieu (par exemple, avec la très populaire vidéosurveillance, pardon : vidéoprotection). Autrement dit, procéder à un contrôle permanent d’à peu près tout le monde, et – c’est un point de vue - le très cartésien monsieur-tout-le-monde aime à dire « quelle importance si on n’a rien à se reprocher !...»
  C’est une drôlement bonne idée, non ? Mais il va falloir faire cohabiter dans la loi et la procédure pénales, le décèlement précoce avec la présomption d’innocence. Et aussi avec les libertés constitutionnelles, les droits de l'Homme, et tout ce genre de dispositions à la sauce Vème république.


*ONDRP : Observatoire National de la Délinquance et de la Réponse Pénale

 

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13 décembre 2010 1 13 /12 /décembre /2010 09:00

rue89ico   

aimez la police

 

  En fait, la tactique est vieille comme le monde. On raconte des histoires avec des mots bien choisis, et l’autre finit par avoir un doute ou par y croire. C’est une narration réussie. Même si rien n’est vrai.
  Des mots et des images. Ça commence quand on est petit, et ça ne s’arrête plus jamais. D’abord, mots et images élaborent les mécanismes de l’imagination, et plus tard ça fabrique de l’opinion.
  Des mots et des images, il n’y a pas mieux pour décrire le monde et les gens. On appelle ça du récit ou de l’information. Quand les mots obéissent à une stratégie, quand ils se prêtent à un discours, on appelle ça de la communication.
  Et il n’y a rien de mieux pour refaire le monde. Et les gens.

  Réalité et vérité ne sont pas nécessairement des préalables.

  Par exemple, les mots qui définissent le policier sont intéressants.
  Il y a longtemps, on parlait simplement d’agent de police. C’était cartésien et sans arrière-pensée, une étymologie limpide qui indique un acteur dans la ville, un rôle subordonné à une fonction sans autre précision sémantique. Aucune prise n’est donnée à la subjectivité, au fantasme ou à l’interprétation idéologique.

  Ensuite est venu le désuet gardien de la paix, mais l’intention était claire. Et joliment dite. Le gardien de la paix ne part pas au combat, au contraire il est là pour l’empêcher. Il connaît le sens des mots "répression" et "prévention", et les mélange avec discernement dans sa casquette pour en faire un métier polyvalent. Il sait déjà que la paix peut se payer au prix fort de la brutalité de la société et des hommes, ou pire, et que tout le monde ne souhaite pas être paisible. La paix n’existe pas, mais elle a le mérite d’être un idéal, ou professionnellement un objectif.
Et le métier de gardien de la paix a encore la couleur d’une vocation.

  Et puis peu à peu, on a changé la tenue inconfortable du gardien de la paix – depuis celle où l’arme n’était pas apparente, avec un képi d’un autre âge, et des chaussures de ville – et il est assez vite devenu des forces de l’ordre. La transition est plus rude que l’époque… Deux mots coercitifs d’un coup. Les mots antérieurs existent toujours, mais à mesure du temps et des idéologies, on a le choix et le calcul – politique et médiatique - de leur emploi. Les gardiens de la paix sauvent un désespéré de la noyade, les forces de l’ordre interviennent lors de troubles. Ce sont pourtant les mêmes. Un gardien de la paix est-il une force de l’ordre ? Deux gardiens de la paix ? Il n’en décide pas, il ne communique pas sur ce qu’il est. Il fait, et après on interprète qui il était pour le faire.
  Forces de l’ordre suggère explicitement le rapport de force(s), et les mots invitent – si ce n’est à l’affrontement – à l’opposition. Par la force du vocabulaire, le policier n’est plus une présence intégrée dans la ville, mais un outil d’intervention, voire une force de frappe. Le mot paix de la fonction est asphyxié, a du mal à se faire entendre, le langage lui préfère l’idée de la confrontation pour désigner le policier. Peut-être aussi parce que ceux qui décident du langage ne sont pas physiquement impliqués dans ce rapport de forces.

  Maintenant, en étant attentif, on peut voir arriver, dans les médias, la propagande et les discours, les forces de sécurité. Un peu comme à Bagdad. Beyrouth. Gaza. La sécurité, c’est - sans surprise - le mot clé. Les forces de sécurité impliquent et concernent parce que c’est bien de la sécurité (ou de l’insécurité) de chacun qu’il s’agit.
L’insécurité est un concept qui fluctue entre un sentiment et une réalité.
Le métier de policier ne s’exerce que dans la réalité.

  La notion d’ordre ne vise personne en particulier, l’ordre est un contexte social, il s’adresse au système, l’ordre est le dosage idéal de libertés et de contraintes à atteindre en démocratie.
  Le mot "sécurité" parle clairement de menace et de risque à chacun individuellement, il n’épargne personne. Contrairement à l’ordre, sécurité s’entend comme un message personnel, elle appelle à la vigilance, la méfiance. L’imaginaire a moins de problèmes avec la sécurité qu’avec l’abstraction de l’ordre. Parler de sécurité, c’est parler de l’autre.
Sécurité est synonyme de crainte, de peur, forces de sécurité désigne la police comme un rempart entre soi et la menace de l’autre. Un autre indistinct...
La paix est loin.
La paix des mots, s’entend...

  Parce que policier sait depuis toujours qu’il aura à sa charge la sécurité, la paix, l’ordre, et qu’il devra parfois utiliser la force. Sa dénomination à géométrie variable n’y change pas grand-chose.
Beaucoup moins en tous cas que l’idée qu’on se fait de lui.

  Parler de police en la réduisant par son nom, à la force, à l’ordre, ou à la sécurité restreint ce métier, le défigure, dans l’imaginaire collectif, et oriente la perception que le citoyen doit en avoir.
  L’impopularité et la défiance envers la police ne sont pas étrangères à cette dérive sémantique qui ne doit rien au hasard du vocabulaire.

  Les noms donnés à la police parlent aussi sans équivoque de la projection idéologique du monde dans lequel elle œuvre. Ils le coupent en deux. En deux camps.

 

 

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"Sans la police,
tout le monde tuerait tout le monde et il n'y aurait plus de guerre."

Henri Jeanson, pataphysicien

« Le Flic de Bénédicte Desforges séduit avant tout par sa sensibilité à fleur de peau, sa révolte et sa tendresse. »
Lire
« La révélation du printemps »
Le Nouvel Observateur
« Avec sa fougue guerrière, sa rectitude et sa grande gueule, on irait bien au feu avec elle. »
Les Inrockuptibles

Police Mon Amour

« B.Desforges [...] récidive avec Police Mon Amour, dévoilant le quotidien des flics de base. Au fait, qu'en pense son ministre de tutelle, Brice Hortefeux ? »
France-Soir février 2010
chronique du livre [lire]
par Philippe Sage
« B.Desforges a osé écrire tout ce qu'on n'ose pas dire dans la police... »
France inter
« Chroniques poignantes. Une femme flic qui raconte magnifiquement, et dans un style époustouflant, son quotidien. On est happé. »  Biba

FLIC-BD

Mis en images par Séra, Flic est une adaptation en bande dessinée du livre éponyme de Bénédicte Desforges, publié en 2007 et immédiatement devenu un succès de librairie. Dans cette série de récits courts directement inspirés de son expérience et de son parcours de policier, elle brosse un saisissant portrait de ce métier complexe, en prise directe avec toutes les expressions, souvent contradictoires, de la condition humaine... note de Casterman [lire]

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