La semaine dernière, il y a eu deux suicides dans la police nationale.
Arme à feu et médicaments. Suicides qui intéressent la presse et l’opinion. Ou pas.
La précarité de la vie d’un flic est un sujet anxiogène.
Qu’il s’abîme ou s’ôte la vie lui-même, ou que la délinquance s’en charge, c’est à chaque fois la sécurité publique et ceux qui la font qui en souffrent.
Le contexte de la disparition tragique d’un fonctionnaire de police ce week-end, dont il y a lieu de penser qu’il était à plus d’un titre fragile et vulnérable, indique une fois de plus à quel
point la prévention est essentielle.
Il faut absolument éviter de résumer le suicide dans la police au débat de sa justification.
Tenter d’y distinguer des motifs personnels ou professionnels est un faux débat. Un débat malsain. Un débat qui prend la fuite sur des postulats de base erronés quand on sait à quel point, dans
la police en particulier, l’exercice du métier peut gangrener la vie privée, et que dès lors, il peut parfois devenir compliqué d’identifier l’élément déterminant d’un suicide, et quel événement
de la vie d’un flic a pu entraîner sa descente aux enfers.
D’ailleurs, Le Livre Blanc Sur La
Sécurité Publique remis le 26 octobre 2011 au Ministre de l’Intérieur suggère dans son premier chapitre consacré aux "principales propositions" d’unifier les régimes sociaux de prise en
charge familiale en cas de suicide de policier ou de gendarme, en abolissant la distinction entre motifs rattachables à l’activité professionnelle et motifs rattachables à la vie
personnelle.
Dans ce métier, il n’est pas simple du tout de laisser son uniforme au vestiaire. Quoi qu’on fasse, et même si on s’en défend, chaque jour rapporte un peu plus de bleu à la maison.
Voilà la lettre que nous avons fait parvenir aux élus et à la presse en septembre dernier :
Lettre ouverte aux élus et aux médias
Bonjour,
Depuis des années, l’un comme l’autre, lors de nos carrières respectives de policiers puis au cours de nos activités d’auteurs de livres spécialisés sur la police, nous n’avons eu de cesse de
nous préoccuper de manière active du phénomène des nombreux suicides dans l’institution policière.
Nous avons tous les deux écrit de nombreux articles et participé à de multiples interviews pour alerter publiquement sur ces décès dont la moyenne reste désespérément stable (entre 45 et 50 par
an) malgré la mise en place après le pic de l’année 1996 du Service de Soutien Psychologique Opérationnel (SSPO).
Notre but n’est pas la polémique partisane, une telle utilisation serait indécente pour la douleur des familles et des proches des victimes qui, même des années plus tard, reste vive.
Les quatre suicides du 22 septembre dernier sont un nouvel appel, terrible par sa répétition, à une réaction la plus déterminée et prompte possible.
L’urgence pour les policiers, mais aussi, nous en sommes persuadés, pour la majorité des citoyens, n’est plus au constat mais à une recherche volontaire de solutions novatrices de prévention,
attendues depuis des années par les effectifs, pour endiguer enfin de manière sensible cette hécatombe.
Nos ouvrages, nos contacts quotidiens avec les milliers de policiers qui font partie de nos réseaux, nous ont permis, avec eux, de rédiger une série de propositions pertinentes pour agir avec
volonté et plus d’efficacité dans la prévention des suicides qui endeuillent trop souvent la Police Nationale.
Merci à vous d’en prendre connaissance, de relayer ces préconisations, complémentaires au dispositif existant, peu onéreuses et faiblement mobilisatrices en personnel, et de rejoindre les
policiers dans cette volonté de préserver des vies, la leur comme celles de leurs collègues.
Marc Louboutin et Bénédicte Desforges
PRÉCONISATIONS POUR LA PRÉVENTION DES SUICIDES
DANS LA POLICE :
- Engager, par le Ministère de l'intérieur, dans ses indicateurs de suivi des unités une démarche de mesure qualitative des relations d’écoute et d’échanges entre les personnels de tous
grades et la hiérarchie, intermédiaire ou sommitale, dans les différents services. La prise en compte en temps réel de problèmes personnels ou familiaux, souvent passagers, peut
désamorcer un sentiment (réel ou supposé) “d’abandon” ou de mépris par les fonctionnaires. Une recherche d’humanisation optimisée du commandement, sans en perturber la pertinence ni la
performance, pourrait court-circuiter certaines démobilisations génératrices de tendances dépressives.
- Recentrage du SSPO sur sa mission initiale (et non comme élément intégré, trop souvent, à la chaîne hiérarchique). Retour aux consultations uniquement sur volontariat (et non
comme devenu parfois sur saisine du commandement) Réaffirmation d’une confidentialité stricte des entretiens et saisine de la hiérarchie du problème rencontré avec accord express de
l’intéressé(e). Possibilité de consultation d’un(e) psychologue extérieure à l’administration. Recherche de solutions graduées d’aide ne déqualifiant pas d’emblée les fonctionnaires requérant
parfois un simple soutien moral.
- Immersion régulière obligatoire des psychologues de soutien du SSPO avec les services actifs pour les imprégner de la réalité du métier, leur permettre d'avoir une analyse
pertinente des stress rencontrés dans les missions, d’être plus accessibles, et renouer un lien de confiance (et de confidences) parfois dissous avec les effectifs de leurs zones de compétence.
La possibilité de constatation “de visu” des situations possiblement traumatisantes (lorsque c’est possible et sécurisé) ne pourrait de plus qu'accroître la compétence de ces professionnels
reconnus et leur appréhension des effets possibles.
- Mise en place d’un réseau de cellules de veille et d'écoute par fonctionnaires référents volontaires (avec expérience de services actifs et élus par l’ensemble du personnel
du service concerné, bénéficiant d’une formation adaptée) dans les services et de détection et d'alerte aux psychologues professionnel(le)s du SSPO et/ou de relais avec des structures sociales
ad hoc. Il ne s’agit pas de créer des “inactifs” mais des personnels en activité détachables en fonction de l’urgence de leurs saisines de cas préoccupants. Affichage de ce recours d’écoute
dans les services. Là également, confidentialité stricte des entretiens et avis à la hiérarchie du problème abordé avec accord express de l’intéressé(e).
- Mise en place d’une écoute nationale permanente, centralisée (par téléphone, mails, intranet et sms), permettant d’optimiser le recours à un soutien même la nuit, une autre
voie de saisine du référent sectorisé, éventuellement de prendre des mesures d’urgence motivées. Cette cellule centraliserait et d’analyserait les retours d’expérience des dossiers traités par
les référents de service. Mise en place d’un réseau Intranet des réactions et commentaires des personnels de service ayant connu un suicide d’un de leurs collègues. Analyse (éventuellement
extérieure pour plus de crédibilité) de ces témoignages et des enquêtes de faits de suicide. Personnel bénéficiant d’une formation adaptée, d’une expérience de terrain préalable significative
et recruté après un sérieux entretien de motivation.
(cela fonctionne, nous avons testé avec succès de telles écoutes aux policiers en difficultés psychologiques affirmées lors "d'appels au secours", qui effectivement se confient avec
beaucoup plus de spontanéité à des collègues "comprenant" et appréhendant totalement leur univers. D'une part par les centaines de courriers reçus par l'un et l'autre d'entre nous, suite à la
visibilité conférée par notre expérience éditoriale, puis via nos sites et pages internet, notamment "Le blog de police" depuis deux ans - avant que la direction de FaceBook ne supprime les
groupes de plusieurs milliers de policiers à trois reprises. L'utilisation, comme personnes ressources de policiers ayant surmonté de telles difficultés est un plus.)
- Meilleure affirmation, appréhension et règlement des enquêtes internes pour harcèlement.( Il semblerait apparemment - de source syndicale - que l'un des fonctionnaires
s'étant donné la mort s’était déclaré victime dans une telle procédure en cours.)
- Enfin, reconnaissance de possibilités d'états de stress post-traumatique (ESPT) à court (événement exceptionnel), moyen ou long terme (par répétition des situations) et
possibilité d’adoption sur dossier médical d'un statut de reconnaissance de maladie professionnelle. L'ESPT s'ajoute à des traumatismes
extérieurs à la fonction, de même que certains syndromes possible dits de "Burn out" (usure professionnelle), et même sans les admettre de manière dogmatique comme une cause primordiale ou
essentielle dans la mortalité par suicide dans la police, il est difficile d'en contester la part, souvent rajoutée à des traumatismes personnels (divorce, difficulté familiales,
endettement...etc etc...)
- Debriefing systématique du personnel concerné par un suicide dans un service et association de celui-ci aux mesures locales de prévention*, de même qu’association du référent
élu “prévention suicide” du service à l’enquête interne, avec communication par la hiérarchie des conclusions au personnel concerné. (*Le retrait systématique de l’arme en fin de service à
tous les fonctionnaires d’un des services concernés par les suicides du 22/09/2011, dérogatoire à l’article 8 du Code de déontologie entendant une obligation d’intervention en flagrant délit
hors service, est considéré par eux comme une infantilisation et une déqualification par suspicion générale de faillibilité)
- Présentation d’un bilan qualitatif annuel des interventions nationales de prévention et de celles du SSPO, du nombre de suicides et du décryptage (anonymisé) technique de
leur causalité en association avec les centres d’aide aux policiers (ex : centre du Courbat de l’ANAS) et mise en place d’une journée nationale de consultation des personnels dans
chaque service sur le “malaise” éventuel des effectifs, l’importance locale des ESPT et du “burn out”, et des solutions préconisées par le personnel, de même qu’un état de la gestion locale des
interventions (anonymisées) du référent sus-mentionné. Retour qualifié de ces réunions à la cellule centrale, et affichage au personnel dans chaque service de ce bilan local, de même que de
celui qualitatif et quantitatif national. Définition d’objectifs pour l’année à venir.
Le 24 septembre 2011,
Marc Louboutin
Journaliste et auteur de “Métier de chien” et “Flic c’est pas du cinoche”
marclouboutin@gmail.com
http://fr.wikipedia.org/wiki/Marc_Louboutin
Bénédicte Desforges
auteur de “FLiC” et “Police Mon Amour”
b-desf@neuf.fr
http://police.etc.over-blog.net/
France info Le livre du jour :
et ailleurs :
Henri Jeanson, pataphysicien
Tu as absolument raison.
La vigilance (donc une forme de prévention) c'est l'affaire de chacun aussi.
Avant cet article, je n'en avais pas entendu parler, de ces dernières disparitions. ça dérange qui, dans les hautes sphères, que les citoyens apprennent cela ? Ce sont les élections qui les rendent frileux ? Le sujet est trop sensible pour avoir l'honneur du 20 heures ? (pas assez rentable pour l'audimat peut-être).
La prévention est plus que jamais nécessaire. Et aussi plus que jamais en retard...
Merci à vous deux de porter tout ceci à la connaissance la plus large. Et encore bravo pour votre lettre ouverte, qui se veut constructive et offre des alternatives sensées.
Il faut arrêter d'attendre de la reconnaissance des médias, crois-moi.
Tout ne passe pas par eux et par l'opinion publique, et c'est tant mieux.
L'efficacité du "vu à la télé" est très relative.
Flic c'est certainement moins sexy que cadre de R&D chez Renault ou qu'ex-employé de France télécom qui ne supporte pas le fait qu'on puisse lui demander de produire un certain volume de travail. Mais il n'y a pas que les flics qui se suicident dans l'indifférence générale, bon an, mal an il y a quelques 400 agriculteurs qui font le choix d'en finir avec la vie.
Le flic dans l'imaginaire des gratte-papier c'est le sale type qui tabasse les jeunes de banlieue, qui emmerde le bon citoyen parce qu'il n'a pas mis sa ceinture. L'agriculteur, c'est avant tout un propriétaire, même si généralement ça ne lui permet pas de dégager plus qu'un smic, on s'en fout, seuls les clichés comptent, car ce sont eux qui font vendre, pas l'info véritable.
C'est vrai.....
Il n'y a pas une fois où on parle de suicide dans la police où je ne pense pas à toi...