Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
24 septembre 2011 6 24 /09 /septembre /2011 15:07

Lettre ouverte aux élus et aux médias

 

 

Bonjour,

Depuis des années, l’un comme l’autre, lors de nos carrières respectives de policiers puis au cours de nos activités d’auteurs de livres spécialisés sur la police, nous n’avons eu de cesse de nous préoccuper de manière active du phénomène des nombreux suicides dans l’institution policière.

Nous avons tous les deux écrit de nombreux articles et participé à de multiples interviews pour alerter publiquement sur ces décès dont la moyenne reste désespérément stable (entre 45 et 50 par an) malgré la mise en place après le pic de l’année 1996 du Service de Soutien Psychologique Opérationnel (SSPO).
Notre but n’est pas la polémique partisane, une telle utilisation serait indécente pour la douleur des familles et des proches des victimes qui, même des années plus tard, reste vive.

Les quatre suicides du 22 septembre dernier sont un nouvel appel, terrible par sa répétition, à une réaction la plus déterminée et prompte possible.

L’urgence pour les policiers, mais aussi, nous en sommes persuadés, pour la majorité des citoyens, n’est plus au constat mais à une recherche volontaire de solutions novatrices de prévention, attendues depuis des années par les effectifs, pour endiguer enfin de manière sensible cette hécatombe.

Nos ouvrages, nos contacts quotidiens avec les milliers de policiers qui font partie de nos réseaux, nous ont permis, avec eux, de rédiger une série de propositions pertinentes pour agir avec volonté et plus d’efficacité dans la prévention des suicides qui endeuillent trop souvent la Police Nationale.

Merci à vous d’en prendre connaissance, de relayer ces préconisations, complémentaires au dispositif existant, peu onéreuses et faiblement mobilisatrices en personnel, et de rejoindre les policiers dans cette volonté de préserver des vies, la leur comme celles de leurs collègues.

Marc Louboutin et  Bénédicte Desforges  

 

 

PRÉCONISATIONS POUR LA PRÉVENTION DES SUICIDES
DANS LA POLICE
:



- Engager, par le Ministère de l'intérieur, dans ses indicateurs de suivi des unités une démarche de mesure qualitative des relations d’écoute et d’échanges entre les personnels de tous grades et la hiérarchie, intermédiaire ou sommitale, dans les différents services. La prise en compte en temps réel de problèmes personnels ou familiaux, souvent passagers, peut désamorcer un sentiment (réel ou supposé) “d’abandon” ou de mépris par les fonctionnaires. Une recherche d’humanisation optimisée du commandement, sans en perturber la pertinence ni la performance, pourrait court-circuiter certaines démobilisations génératrices de tendances dépressives.

- Recentrage du SSPO sur sa mission initiale (et non comme élément intégré, trop souvent, à la chaîne hiérarchique). Retour aux consultations uniquement sur volontariat (et non comme devenu parfois sur saisine du commandement) Réaffirmation d’une confidentialité stricte des entretiens et saisine de la hiérarchie du problème rencontré avec accord express de l’intéressé(e). Possibilité de consultation d’un(e) psychologue extérieure à l’administration. Recherche de solutions graduées d’aide ne déqualifiant pas d’emblée les fonctionnaires requérant parfois un simple soutien moral.

- Immersion régulière obligatoire des psychologues de soutien du SSPO avec les services actifs pour les imprégner de la réalité du métier, leur permettre d'avoir une analyse pertinente des stress rencontrés dans les missions, d’être plus accessibles, et renouer un lien de confiance (et de confidences) parfois dissous avec les effectifs de leurs zones de compétence. La possibilité de constatation “de visu” des situations possiblement traumatisantes (lorsque c’est possible et sécurisé) ne pourrait de plus qu'accroître la compétence de ces professionnels reconnus et leur appréhension des effets possibles.

- Mise en place d’un réseau de cellules de veille et d'écoute par fonctionnaires référents volontaires (avec expérience de services actifs et élus par l’ensemble du personnel du service concerné, bénéficiant d’une formation adaptée) dans les services et de détection et d'alerte aux psychologues professionnel(le)s du SSPO et/ou de relais avec des structures sociales ad hoc. Il ne s’agit pas de créer des “inactifs” mais des personnels en activité détachables en fonction de l’urgence de leurs saisines de cas préoccupants. Affichage de ce recours d’écoute dans les services. Là également, confidentialité stricte des entretiens et avis à la hiérarchie du problème abordé avec accord express de l’intéressé(e).

- Mise en place d’une écoute nationale permanente, centralisée (par téléphone, mails, intranet et sms), permettant d’optimiser le recours à un soutien même la nuit, une autre voie de saisine du référent sectorisé, éventuellement de prendre des mesures d’urgence motivées. Cette cellule centraliserait et d’analyserait les retours d’expérience des dossiers traités par les référents de service. Mise en place d’un réseau Intranet des réactions et commentaires des personnels de service ayant connu un suicide d’un de leurs collègues. Analyse (éventuellement extérieure pour plus de crédibilité) de ces témoignages et des enquêtes de faits de suicide. Personnel bénéficiant d’une formation adaptée, d’une expérience de terrain préalable significative et recruté après un sérieux entretien de motivation.
(cela fonctionne, nous avons testé avec succès de telles écoutes aux policiers en difficultés psychologiques affirmées lors "d'appels au secours", qui effectivement se confient avec beaucoup plus de spontanéité à des collègues "comprenant" et appréhendant totalement leur univers. D'une part par les centaines de courriers reçus par l'un et l'autre d'entre nous, suite à la visibilité conférée par notre expérience éditoriale, puis via nos sites et pages internet, notamment "Le blog de police" depuis deux ans - avant que la direction de FaceBook ne supprime les groupes de plusieurs milliers de policiers à trois reprises. L'utilisation, comme personnes ressources de policiers ayant surmonté de telles difficultés est un plus.)

- Meilleure affirmation, appréhension et règlement des enquêtes internes pour harcèlement.( Il semblerait apparemment - de source syndicale - que l'un des fonctionnaires s'étant donné la mort s’était déclaré victime dans une telle procédure en cours.)

- Enfin, reconnaissance de possibilités d'états de stress post-traumatique (ESPT) à court (événement exceptionnel), moyen ou long terme (par répétition des situations) et possibilité d’adoption sur dossier médical d'un statut de reconnaissance de maladie professionnelle. L'ESPT s'ajoute à des traumatismes extérieurs à la fonction, de même que certains syndromes possible dits de "Burn out" (usure professionnelle), et même sans les admettre de manière dogmatique comme une cause primordiale ou essentielle dans la mortalité par suicide dans la police, il est difficile d'en contester la part, souvent rajoutée à des traumatismes personnels (divorce, difficulté familiales, endettement...etc etc...)

- Debriefing systématique du personnel concerné par un suicide dans un service et association de celui-ci aux mesures locales de prévention*, de même qu’association du référent élu “prévention suicide” du service à l’enquête interne, avec communication par la hiérarchie des conclusions au personnel concerné. (*Le retrait systématique de l’arme en fin de service à tous les fonctionnaires d’un des services concernés par les suicides du 22/09/2011, dérogatoire à l’article 8 du Code de déontologie entendant une obligation d’intervention en flagrant délit hors service, est considéré par eux comme une infantilisation et une déqualification par suspicion générale de faillibilité)

- Présentation d’un bilan qualitatif annuel des interventions nationales de prévention et de celles du SSPO, du nombre de suicides et du décryptage (anonymisé) technique de leur causalité en association avec les centres d’aide aux policiers (ex : centre du Courbat de l’ANAS) et mise en place d’une journée nationale de consultation des personnels dans chaque service sur le “malaise” éventuel des effectifs, l’importance locale des ESPT et du “burn out”, et des solutions préconisées par le personnel, de même qu’un état de la gestion locale des interventions (anonymisées) du référent sus-mentionné. Retour qualifié de ces réunions à la cellule centrale, et affichage au personnel dans chaque service de ce bilan local, de même que de celui qualitatif et quantitatif national. Définition d’objectifs pour l’année à venir.


Le 24 septembre 2011,


Marc Louboutin
Journaliste et auteur de “Métier de chien” et “Flic c’est pas du cinoche”
marclouboutin@gmail.com
http://fr.wikipedia.org/wiki/Marc_Louboutin

Bénédicte Desforges
auteur de “FLiC” et “Police Mon Amour”
police.etc@sfr.fr
http://police.etc.over-blog.net/

 

mise à jour du 25 septembre 2011 : Tribune sur Médiapart

mediapart

Partager cet article

Published by bénédicte desforges - dans le suicide dans la police
commenter cet article

commentaires

Fille de flic 01/10/2011 11:13


Bonjour à tous,

je suis fille de flic (SRPJ), et bon sang que je suis soulagée qu'il soit à la retraite depuis presque 10 ans. Il a vécu la bascule de la police vers le chiffre, le sécuritaire, etc., mais a pu
partir à temps. Ceux de ses collègues qui sont toujours en fonction racontent le règne du chiffre et de l'absurde administratif - cf., pour l'un d'un, aux stups, des demandes systématiques, tous
les mois, de justifier le grand nombre d'appels passés aux Pays Bas et en Catalogne...

Il me semble que ça a commencé à basculer avec un de ses derniers commissaires, qui les appelait des "mulets"... comme dans Navarro. Déjà, dans le feuilleton, je trouvais ça scandaleux ; mais qu'au
niveau de la hiérarchie quelqu'un "s'y croit", c'était mauvais signe sur l'état d'esprit du temps... Le coup des armes de service "confisquées" pour les collègues des personnes suicidées est du
même niveau de mépris!!

Le métier n'était vraisemblablement pas plus facile lorsqu'il était en fonction, et j'ai rarement entendu des appréciations positives sur sa hiérarchie étant gamine (parfois, quand même...), mais
il me semble que les flics avaient alors plus de marges de manoeuvre et d'appréciation, y compris pour des "petits arrangements intelligents" à l'occasion. Je crois que l'esprit de corps existait
fortement - et quand on vous lit tous on a l'impression qu'il existe toujours, d'ailleurs.

Il faut insister sur la difficulté d'exprimer les émotions, les stress et les chocs ressentis dans ce métier, et sur l'impact sur la vie familiale. Les situations extrêmes que vous vivez, les
chocs, etc., sont amplifiés par la nécessité de se taire (parce que l'enquête est en cours, parce qu'on ne peut pas toujours raconter à sa femme l'état dans lequel on vient de trouver des gosses
enlevés,...) ou par l'habitude de se taire - par éducation, par difficulté à trouver les mots, ou tout simplement parce qu'agir et analyser ce qu'on ressent en même temps n'est parfois pas
possible.

Si, à la tension intrinsèque du métier, à tout ce qu'il faut "garder pour soi", on ajoute les tendances qui se développent partout dans les organisations publiques ou privées (mode d'organisation
rigide, négation de la marge d'appréciation des situations des niveaux intermédiaires et de base de la hiérarchie, comptage d'indicateur et non évaluation de la qualité du travail..)... comment
s'étonner que ça merdoie parfois, et puis que ça craque et que ça explose!

Je n'ai jamais entendu papa évoquer l'existence des SSOP dont j'apprends l'existence par votre article, mais ça fait un moment que je me disais que les groupe Ballint, comme pour les professions
médicales, seraient utile dans la police.

Si vos syndicats faisaient leur boulot, ça aiderait aussi! Ce qui se passe dans la police est aussi scandaleux que ce qui se passe dans l'enseignement, et aura des conséquences au moins aussi
grave. Qui le dit - à part quelques francs tireurs?

Avec tout mon respect à vous tous.


Mac Saint Kant 29/09/2011 22:02


Les suicides des fonctionnaires de Police sont toujours une conséquence de leurs conditions de travail : harcèlement, mesquineries, abus d'autorité, déconsidération... Ils exercent un métier
difficile qu'ils aiment mais ne se sentent pas soutenus et sont bien souvent sacrifiés au nom de la paix civile. Chacun des échelons de la hiérarchie a les moyens d'améliorer les conditions de
travail des policiers. Quand un échelon fait défaut, l'échelon supérieur doit intervenir pour rappeler chacun à ses obligations. Je suis le témoin direct actuellement de faits dont tous se lavent
les mains et qui pourtant ont un fort retentissement sur la famille du fonctionnaire concerné.
Pour limiter voir éliminer le risque du suicide, il faut que le commandement fasse en sorte que le policier se méfie plus de la rue que du commissariat.
Tenez bon Messieurs. Quoi que les médias en disent, les citoyens de la République ont besoin de vous et vous estiment.


Dupont Pascal 29/09/2011 21:46


Veuillez croire en mon indéfectible soutien à votre noble combat.


brigadier covaciu 29/09/2011 19:58


Le problème n'est pas de savoir si le chiffre est stable ou non, un mort est toujours un mort de trop. C'est là que réside le problème.


Marc Louboutin 29/09/2011 19:05


"Connard du soir, espoir...."


"Sans la police,
tout le monde tuerait tout le monde et il n'y aurait plus de guerre."

Henri Jeanson, pataphysicien

« Le Flic de Bénédicte Desforges séduit avant tout par sa sensibilité à fleur de peau, sa révolte et sa tendresse. »
Lire
« La révélation du printemps »
Le Nouvel Observateur
« Avec sa fougue guerrière, sa rectitude et sa grande gueule, on irait bien au feu avec elle. »
Les Inrockuptibles

Police Mon Amour

« B.Desforges [...] récidive avec Police Mon Amour, dévoilant le quotidien des flics de base. Au fait, qu'en pense son ministre de tutelle, Brice Hortefeux ? »
France-Soir février 2010
chronique du livre [lire]
par Philippe Sage
« B.Desforges a osé écrire tout ce qu'on n'ose pas dire dans la police... »
France inter
« Chroniques poignantes. Une femme flic qui raconte magnifiquement, et dans un style époustouflant, son quotidien. On est happé. »  Biba

FLIC-BD

Mis en images par Séra, Flic est une adaptation en bande dessinée du livre éponyme de Bénédicte Desforges, publié en 2007 et immédiatement devenu un succès de librairie. Dans cette série de récits courts directement inspirés de son expérience et de son parcours de policier, elle brosse un saisissant portrait de ce métier complexe, en prise directe avec toutes les expressions, souvent contradictoires, de la condition humaine... note de Casterman [lire]

France info  Le livre du jour :

rechercher

 

 

 

undefined

banner Banksy ©