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14 novembre 2011 1 14 /11 /novembre /2011 10:37

lettre ouverte à Claude Guéant, Ministre de l'Intérieur

 

 

 

   Monsieur le Ministre,



   C’est avec grand intérêt que nous vous avons entendu sur France-Inter énumérer les quelques roues de secours censées assurer la tenue de route de la police nationale pendant que la RGPP la videra de sa matière vitale.

   Ces mesures « pour participer à la compensation des 3.000 postes de policiers et gendarmes supprimés par la RGPP » vous les appelez l’optimisation.
   C’est un bien curieux mot-piège qui ressemble - mais n’a pourtant rien à voir - avec l’optimisme qui aujourd'hui fait défaut au service public… et en effet, vous avez véritablement piégé les fonctionnaires de police avec ce système d’ores et déjà appliqué dans les services, car ce sont eux-mêmes qui vous apportent la preuve qu’on peut réduire les effectifs en dopant leur charge de travail d’heures supplémentaires.

   Là-dessus, même s’il est celui du court terme, le pari est gagné. Beaucoup d’entre eux ont consenti à cette optimisation, ne se rendant pas compte qu’ils contribuaient avec une terrible efficacité à cette RGPP, qu’ils sont d’ailleurs tout autant capables de conspuer dans une récrimination schizophrénique.
   Mais de votre discours, ce qui a surtout retenu notre attention est votre consigne d’appliquer de façon rigoureuse les textes afférents aux détachements et exemptions syndicales, et de remettre quelques centaines de détachés sur la voie publique.

   Alors là, chapeau Monsieur le Ministre !
   L’annonce de cette mesure qui joint avec bonheur l’utile à l’agréable, a réjoui énormément de fonctionnaires de police, qui vous en seront très reconnaissants le jour où ils reverront à l’appel de leurs brigades, ceux qui ont abusivement délaissé la voie publique pour le mirage syndical.

  Parce qu’objectivement, Monsieur le Ministre, force est de constater que malgré l’incroyable taux de syndicalisation dans la police nationale, les syndicats de police ne sont pas les grosses machines de guerre qu’ils prétendent être, et nous doutons fort qu’un seul de leurs tout petits coups de gueule ait pu une seule fois vous empêcher de dormir.
   Ils n’ont de toute évidence aucun besoin d’être aussi nombreux à se consacrer à la chose syndicale pour une action aussi insignifiante.
   Aussi, nous espérons que les chefs de service auront le courage d’affronter les protestations très prévisibles de ces fonctionnaires à la représentativité, et aux mandats syndicaux parfois fictifs, pour les remettre au travail dans le strict respect de l’application des textes réglementaires.

   Les bureaux nationaux des organisations syndicales regorgent de gens vieillissants sujets à l’embonpoint et à l’hypercholestérolémie. Certains étaient déjà permanents syndicaux quand nous sommes entrés dans la police, c’est dire l’ancienneté de leurs mandats. C’est dire aussi à quel point la police de terrain leur est devenue étrangère… Ceux-là, Monsieur le Ministre, ils sont perdus pour la cause publique, aucun recyclage ne vous les métamorphosera en policiers. Pour eux, c’est terminé.
   Il suffirait d’un simple audit sur le coût de la formation nécessaire à les rendre à nouveau opérationnels pour en juger. Que cela soit les gestes techniques de police, l’appréhension de l’arme de service (certains n’ont jamais vu un pistolet SP 2022 et encore moins les autres armes sub-létales modernes, voire un simple tonfa), comme d’une procédure pénale qu’ils argumentent sans jamais en connaître l’application, ou encore la dotation en uniformes récents dont nous doutons fort qu’ils soient un jour passés chez le fourrier les chercher, le fossé entre la "base" et eux n’a cessé de se creuser, tout comme leurs divergences d’intérêts. Monsieur le Ministre, ces détachements syndicaux à vie sont, vous en conviendrez, une aberration.

   Mais les autres, les valides, les occasionnels, les bons copains, les planqués syndicaux, certes oui, on pourrait sans doute encore en faire quelque chose.
   Ce sera leur rendre service que de leur faire redécouvrir la police, les conditions de travail quotidiennes, les brimades des chefs quand aucun mandat ne vous couvre, et celles de l’ingrate population.
   Ils comprendront ce qu’ils ont oublié le jour où leur organisation syndicale leur a confié en même temps qu’un mandat, cette infecte possibilité d’opérer des choix arbitraires dans les dossiers à défendre. Ils réapprendront la pleine mesure du mot collègue.

   Et puis la presse se passera bien d’eux, soyez-en sûr Monsieur le Ministre, pour commenter les faits-divers à travers la France devant les caméras des rédactions régionales. Ce n’est pas, et n’a jamais été leur mission. Et le commentaire de faits-divers est l’exercice le plus stérile, le plus intellectuellement médiocre, qui soit. Ils finiront même par vous remercier de les en avoir épargnés, vous verrez.

   À ce propos et concernant cette course à l’exposition médiatique, vous pourriez même aller plus loin, Monsieur le Ministre, en rendant obligatoire le port de la tenue pour les interventions publiques syndicales. Du Préfet de Police au simple chef de service, chacun se plie à cet exercice. Il semble étonnant que seuls les représentants des organisations syndicales puissent s’en affranchir alors qu’ils sont censés représenter ceux qui sont fiers de porter l’uniforme au quotidien sur la voie publique. Et puis cela serait l’occasion, pour certains, de mettre en évidence leurs grades et décorations certainement chèrement gagnés au feu.

   Parlant d’équité et d’intégrité, Monsieur le Ministre, et puisque les passe-droits syndicaux sont dans votre collimateur averti, vous pourriez, permettez-nous de vous le suggérer, faire en sorte que cesse également cet usage qui consiste à confier le choix et l’affectation à certains postes aux syndicats. Ces listes qu’on nomme sans vergogne les "listes de pistonnés" négociées de façon inique en commission sur la base des listes dites "préparatoires" et qui permettent que certains fonctionnaires en fin de scolarité - que rien ne distingue de leurs collègues - n’aient pas à choisir de postes selon le classement, et que d’autres en attente de mutation puissent davantage compter sur leurs années de cotisation que sur des règles d’équité pourtant bien établies, pour obtenir l’affectation de leur choix, ni vu ni connu je t’embrouille.

   Ça aussi, Monsieur le Ministre, il serait juste que vous y mettiez un terme. Vous n’imaginez pas les tensions que cela peut générer. Et les déprimes et déconvenues lorsqu’un policier a connaissance de la mutation vers un poste convoité de longue date, d’un autre, quand celui-ci n’a que l’heur d’appartenir au bon syndicat, et d’avoir flatté la bonne personne le temps nécessaire à obtenir gain de cause.
C’est terriblement injuste et inéquitable.

   La délégation cédée aux syndicats pour l’attribution de certains logements aux fonctionnaires souffre des mêmes maux. Il serait logique que ce rôle soit aussi entièrement remis à la neutralité de l’administration. Ce qui se fait de manière impartiale et anonyme n’aura jamais les mêmes travers que les affres du copinage, surtout pour quelque chose d’aussi essentiel que le logement. Voilà encore là un cache misère syndical, laissant croire que ces organisations sont incontournables alors même qu’elles sont attendues en vain sur le terrain des acquis sociaux et de la qualité du service public.

   Il faut que vous sachiez, Monsieur le Ministre, que les mots "magouilles syndicales" font partie du vocabulaire policier, et que ce n’est pas à tort.

   Si c’est intentionnellement que le ministère de l’Intérieur laisse cette liberté, et de telles marges de manœuvre dans des domaines et décisions qui devraient être du ressort exclusif de l’administration, c’est au prix de la cohésion et de l’équité. Et c’est dommage pour cette profession qui par essence n’est déjà pas simple à exercer.

   Au nom des policiers qui, nombreux, se confient à nous et sont attachés aux principes d’équité et de neutralité de la fonction publique, nous vous remercions, Monsieur le Ministre, de l’attention que vous porterez à leurs voix libres et sans étiquette.

   Veuillez agréer, Monsieur le Ministre de l’Intérieur, l'expression de notre respect et sincère considération.

 

 

 

Marc Louboutin et Bénédicte Desforges
auteurs et ex lieutenants de police

 

 

référence : LeMonde.fr 9 novembre 2011
Claude Guéant veut remettre des détachés syndicaux sur la voie publique


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Published by bénédicte desforges - dans syndicalisme
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commentaires

farrugia 10/06/2015 04:31

merci de me dire qui peut me donner des information sur buno Beschizza. car j'ai des problèmes avec lui de harcèlement. vous pouvez aller voir sur aulnaycapfarrugia. merci de m'ecrie a christian.farrugianicolas@laposte.net

Stéphane 10/12/2011 09:25

Entierement d'accord!!! Syndicats qui ne servent à rien, si ce n'est faire du vent, des repas, servir l'interêt de certains collégues et couvrir grand nombre de magouille interne!!!
La situation se dégrade constament..
Souvent j'ai même honte d'être flic...
Le métier pour lequel je m'etais engagé, n'existe plus, ou du moins, n'a plus rien à voir avec mon engagement initial, mes valeurs....
Les syndicats font la pluie et le beau temps, bon nombres de collegues pensent comme moi,mais se syndiquent par "obligations" (avancement, muts etc...)
Voila pourquoi dans quelques mois (je pense) je ne serai plus flic....
Une démission de plus....

Sylvain 05/12/2011 12:17

J'ai vu derniérement que certains te qualifiaient de journaliste en herbe. Ta vision du syndicalisme semble les gêner. Que dire alors de cet article et notemment du passage sur la
police.http://www.lefigaro.fr/societes/2011/12/03/04015-20111203ARTFIG00002-l-argent-cache-des-syndicats.php

bénédicte desforges 05/12/2011 14:05



Journaliste en herbe ? C'est mignon, non ?^^
Et que ma vision du syndicalisme les gêne est plutôt l'indice que j'explore les bonnes pistes.

Merci pour le lien vers cet article du Figaro
Voici un extrait amusant :

"...Dans certains services de l'État comme la police, fortement syndiquée, ces mises à disposition ont atteint une telle ampleur que le ministre a dû taper du poing sur la table. Depuis une
dizaine de jours, le cabinet du ministre de l'Intérieur reçoit discrètement les syndicats de policiers les uns après les autres. Claude Guéant a lancé un pavé dans la mare en déclarant qu'il
comptait «remettre les policiers sur le terrain». Depuis les déclarations du ministre, les langues se délient, et les différentes centrales se renvoient la patate chaude. Les uns ont reconnu des
syndicalistes policiers assurant le service d'ordre de manifestation d'un candidat de gauche, les autres dénoncent les moyens humains particulièrement généreux consacrés aux œuvres sociales de la
police. Jusqu'où ira le ministre de l'Intérieur? Dans bien des cas, les administrations préfèrent fermer les yeux pour assurer la paix sociale.«Globalement, les quotas de détachement dans la
fonction publique ont souvent été dépassés avec la bénédiction des ministères», concède un connaisseur.

Cette stratégie dépasse de beaucoup les détachements de permanents syndicaux. Elle passe aussi par des largesses aux comités d'entreprise, la mise à disposition de locaux et de moyens matériels.
Toujours dans la police, à Lyon, les syndicats policiers bénéficient depuis 2008, date de la destruction d'un immeuble ancien, d'un relogement dans le domaine privé pour un loyer annuel de 87.000
euros."



EGPx en colère 04/12/2011 14:28

Je suis egpx, je fais partie de la 224e promotion, et je sors fin décembre d'école.
Vous parliez des pistonnés en école, et on est en plein dedans il y a peu de temps. Ce fut le festival international de la courbette, de la pirouette, et de la caresse buccale pour obtenir un
piston. Je trouve ça lamentable que le principe d'égalité soit piétiné de façon aussi honteuse au sein d'une institution républicaine.
D'après ce que j'ai compris, les syndicats bénéficient d'un certain nombre de préaffectations pour des dossiers dits sociaux. Mais si ça en concerne un par syndicat, c'est déjà énorme. Les
événements ont pris une tournure qui me donne envie de vomir.
J'ai bossé comme un âne pour accrocher le premier quart du classement, et des gens qui n'ont rien foutu de l'année me sont passés devant.
Je ne veux pas passer pour le frustré de service, mais si je réagis à ce sujet c'est parce que je suis en plein dedans, et que je ne connais pas grand chose d'autre que l'école et ses
problématiques... Mais je pense que cette année, entre les délégués syndicaux que j'ai croisé en école et en service durant mon stage, je pense en avoir vu assez pour me rendre compte de leur
inutilité, avidité, et cupidité.

Une quinzaine de personnes ont été pistonnées dans mon ENP. Et au total pas loin d'une trentaine sur toute la promotion. Sans parler des pistonnés éventuels au second amphi à la PP. Le directeur a
d’ailleurs convoqué tous les pistonnés et les a engueulés mais c'est comme pisser dans un violon...
Personnellement, j'ai déjà choisi mon affectation. J'avais pas envie d'attendre le 2nd amphi pour savoir où j'allais bosser.
Mais j'ai beaucoup de mal à saisir le message que l'administration nous envoie en cautionnant les pistonnés, les "fils de...".

Les syndicats nous avaient aussi promis monts et merveilles en terme de logement, mais j'ai envie de dire "peanuts". Petite anecdote qui m'a fait rire : on m'a proposé de me mettre en relation avec
une agence pour un logement dans la commune la plus friquée de la région parisienne, un studio pour une personne, sachant que le prix du loyer ne permet à aucun GPx stagiaire de le payer tout en
respectant les 33% d'endettement maximum. C'est d'une logique!! Mais apparemment ça ne les choque pas.

Bref, je ne suis même pas encore sorti d'école que ce métier me dégoûte dans beaucoup de ses aspects.

Choulet sylvain 29/11/2011 09:25

Et si la solution s'était d'être représenté par de gens indépendants du système. Parce que quand on voit la carriére de Bruno b. Ancien représentant synergie, devenu sous-préfet hors rang et membre
de la task force de Sarkosy pour mener sa campagne..........

bénédicte desforges 29/11/2011 09:54



Avec ou sans l'exemple de Bruno Beschizza, l'indépendance politique est un leurre.
Et la politique n'est pas nécessairement en cause (ou un mal) mais plutôt l'usage que l'on fait de ses réseaux, et l'accumulation de passe-droits en tous genres.



"Sans la police,
tout le monde tuerait tout le monde et il n'y aurait plus de guerre."

Henri Jeanson, pataphysicien

« Le Flic de Bénédicte Desforges séduit avant tout par sa sensibilité à fleur de peau, sa révolte et sa tendresse. »
Lire
« La révélation du printemps »
Le Nouvel Observateur
« Avec sa fougue guerrière, sa rectitude et sa grande gueule, on irait bien au feu avec elle. »
Les Inrockuptibles

Police Mon Amour

« B.Desforges [...] récidive avec Police Mon Amour, dévoilant le quotidien des flics de base. Au fait, qu'en pense son ministre de tutelle, Brice Hortefeux ? »
France-Soir février 2010
chronique du livre [lire]
par Philippe Sage
« B.Desforges a osé écrire tout ce qu'on n'ose pas dire dans la police... »
France inter
« Chroniques poignantes. Une femme flic qui raconte magnifiquement, et dans un style époustouflant, son quotidien. On est happé. »  Biba

FLIC-BD

Mis en images par Séra, Flic est une adaptation en bande dessinée du livre éponyme de Bénédicte Desforges, publié en 2007 et immédiatement devenu un succès de librairie. Dans cette série de récits courts directement inspirés de son expérience et de son parcours de policier, elle brosse un saisissant portrait de ce métier complexe, en prise directe avec toutes les expressions, souvent contradictoires, de la condition humaine... note de Casterman [lire]

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