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2 octobre 2012 2 02 /10 /octobre /2012 23:57

 

 

  Il était resté entre deux mondes. Celui d’avant, et la police. Il se trouvait beau en uniforme, mais il avait parfois du mal à soutenir le regard des autres, ceux du monde d’avant, sans que son regard à lui ne devienne méchant, triste, perdu. Son arme et sa casquette se mettaient alors à peser de tout le poids de ses incertitudes. Il aurait voulu qu’on l’aime ou qu’on le craigne, il ne devait pas le savoir lui-même. Mais il aurait voulu que tout ça ait du sens.
  Alors de temps en temps, il disait qu’il en avait marre. Entre les gamins ricanant « Je suis mineur, et je t’emmerde ! » et les dealers qui nous narguaient « Attends que je passe chez le juge, connard, et on en reparle demain ici-même… », il se demandait pourquoi il s’était levé le matin, et pourquoi il était là. Et nous, on lui répondait qu’il avait dû voir trop de films, de jolis films américains avec de jolies fins, et des héros bien à leur place, tandis qu’ici bas, chez nous, les héros ne peuplaient que les cimetières. On n’était pas grand-chose, il fallait qu’il s’y fasse, on n’avait pas toujours raison face au bon sens et à l’instinct, et il fallait aussi qu’il l’apprivoise, et qu’il s’y plie.
  Il devait oublier son impuissance face à ces gens qui prenaient plaisir à se faire du mal, ou qui partaient mourir ou tuer idiotement dans des accidents, à ces autres, ces nuisibles, toujours impunis, ou si peu… Et puis les insultes, ou encore ces moments où il faut s’agripper par le col avec d’autres gens aussi perdus et tristes que lui, jusqu’à se battre pour retrouver la marge des deux mondes, et peut-être dans l’osmose de la brutalité, trouver un semblant d’explication.
  Alors il répétait encore et encore qu’il en avait marre.
  Il fallait qu’il se contente de l’instant, de l’adrénaline, de la liberté, du travail bien fait. Comme nous.
  Il avait un nom de fauve et des yeux noirs. Il en avait marre, mais il travaillait bien, et nous on l’aimait. C’était un bon flic comme il aurait été un bon voyou.
  Il avait simplement vu trop de films.
  Alors quand il a démissionné, il est entré dans le bureau du patron en mettant un coup de pied dans la porte.
  « Qu’est-ce qui vous prend ? a hurlé le commissaire.
  - Ta gueule, a simplement répondu l’autre, j’en ai marre et je m’en vais ».
  Et lentement il a sorti son arme de l’étui et l’a jetée sur le bureau. Et puis le ceinturon avec la matraque et les menottes. Et sa carte tricolore qu’il a lancée en travers de la grande table vernie et bien rangée.
  « Je démissionne. »
  Il est parti et on ne l’a plus jamais revu.
  Jusqu’au jour où quelqu’un l’a aperçu et a fait mine de ne pas le reconnaître. Il avait retrouvé une frontière entre deux mondes. Il vendait L’Itinérant à un carrefour, loin, très loin de là.

 

 

extrait de Police Mon Amour 2010

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Published by bénédicte desforges - dans chroniques d'un flic ordinaire
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"Sans la police,
tout le monde tuerait tout le monde et il n'y aurait plus de guerre."

Henri Jeanson, pataphysicien

« Le Flic de Bénédicte Desforges séduit avant tout par sa sensibilité à fleur de peau, sa révolte et sa tendresse. »
Lire
« La révélation du printemps »
Le Nouvel Observateur
« Avec sa fougue guerrière, sa rectitude et sa grande gueule, on irait bien au feu avec elle. »
Les Inrockuptibles

Police Mon Amour

« B.Desforges [...] récidive avec Police Mon Amour, dévoilant le quotidien des flics de base. Au fait, qu'en pense son ministre de tutelle, Brice Hortefeux ? »
France-Soir février 2010
chronique du livre [lire]
par Philippe Sage
« B.Desforges a osé écrire tout ce qu'on n'ose pas dire dans la police... »
France inter
« Chroniques poignantes. Une femme flic qui raconte magnifiquement, et dans un style époustouflant, son quotidien. On est happé. »  Biba

FLIC-BD

Mis en images par Séra, Flic est une adaptation en bande dessinée du livre éponyme de Bénédicte Desforges, publié en 2007 et immédiatement devenu un succès de librairie. Dans cette série de récits courts directement inspirés de son expérience et de son parcours de policier, elle brosse un saisissant portrait de ce métier complexe, en prise directe avec toutes les expressions, souvent contradictoires, de la condition humaine... note de Casterman [lire]

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