Courage et dévouement

2 Octobre 2012

  C’est un tout jeune flic, il est stagiaire, l’école c’était avant-hier ou presque. Il n’a pas vu grand-chose.
  Il est heureux, il a été affecté dans le commissariat qu’il souhaitait, il a imprégné sa mémoire tant qu’il l’a pu des histoires des vieux, des anciens qui racontent les choses avec plein de distance et de gravité dans les yeux. Et qui donnent le mot de la fin avec un sourire complice et fraternel.
  Un jour, il sera comme eux. Il aura des histoires à raconter, d’autres à partager entre flics, et quelques unes à taire. Ou à oublier.
  Il se lève tôt, prend un café en laçant ses chaussures et en écoutant la radio en sourdine. Il passe un blouson de cuir et une écharpe bleu marine, met un tour de clé dans la serrure, et descend l’escalier. Il fait froid, il prend la voiture pour se rapprocher de la gare. 
  Sur le chemin, il y a eu un accident et une voiture est en feu. 
  Il voit qu’il y a des gens dedans. Il s’arrête et court vers la voiture. Il ouvre une portière, la poignée est brûlante. Il y a là une famille, avec ses deux enfants. Il remonte le col de son blouson haut sur son visage. Il sort un corps inanimé, il entend des cris dont il ne savait pas qu’ils pouvaient exister. Il se brûle. Il sort un second corps, sans vie. Après, il ne peut plus rien. Les cris cessent. La voiture en garde deux dans sa carcasse.
  Quelques semaines plus tard, on lui annonce à l’appel que va lui être remise la médaille du courage et du dévouement. Il n’est pas fier, parce qu’il aurait préféré que tout ça n’arrive jamais. Fier, ce n’est pas le mot. Il aurait été fier s’il avait pu sortir les deux parents de là. Il aurait été fier si le grand n’avait pas déjà été mort, et qu’il ne restait pas de ces gens-là qu’un tout petit vivant. Mais il se dit qu’une médaille cacherait un peu les cicatrices qu’il a aux mains et à la mémoire. Et que sa famille serait fière de lui, surtout son vieux, un ancien, avec qui il ne sera pas obligé de rentrer dans les détails.
  Il y a ce jour-là avec lui, un autre flic qu’il ne connaît pas, dont on lui dit qu’il a sauvé un homme de la noyade. Tout le monde s’aligne en silence. Un commissaire qu’il n’avait non plus jamais vu, s’approche d’eux, et tour à tour leur serre la main. « Je vous félicite. » Et il leur remet une feuille de papier paraphée sur laquelle est inscrit Acte de courage et de dévouement. Il fait deux pas en arrière, tout le monde se raidit, et salue avant de quitter la salle d’appel.
  Le jeune flic attrape doucement son brigadier par la manche.
  « Et ma médaille ?
  - Ah. On ne t’a pas dit. Il faut que tu la payes. Ça coûte dix-sept euros. »


d’après l’histoire d’Alex

extrait de Police Mon Amour

Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire

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