La vieille aux yeux gris

29 Octobre 2006

  Il y avait avenue de Clichy, une petite vieille qui faisait la manche. Quand le feu passait au rouge, elle s’engageait d’un pas lent entre les files de voitures, toute voutée et boitillante, toute petite et toute tordue. On ne la voyait qu’à la nuit tombée. En fait, on la voyait à peine. Si petite et silencieuse, elle disparaissait entre les voitures. Elle portait un gilet en laine trop grand pour elle, et un petit chapeau informe d’où s’échappait une longue tresse grise. Elle avait sur le bras un gros sac en plastique marqué du nom d’un magasin qui n’existait plus, et qui devait contenir ses jours et ses nuits de vagabondage. Son sac la faisait pencher sur le côté…
  Elle ne tendait jamais la main. Elle mendiait avec les yeux. De grands yeux gris qui racontaient sa honte d’être là. On se disait qu’elle avait du être une grande dame, et qu’elle avait choisi la nuit pour ne pas qu’on la reconnaisse. On lui inventait un passé aussi joli que ses yeux gris. On se demandait comment elle était arrivée là. Toujours sur cette avenue. Alors on se disait qu’elle avait peut-être eu un bel amant avenue de Clichy, et qu’elle avait du mal à l’oublier.
  Elle nous évitait, comme par crainte d’être jugée ou réprimandée. Ce qu’on faisait… Madame ! Faites attention aux voitures, vous allez vous faire renverser ! Elle sortait sa main de sa manche trop longue et nous faisait signe… Tout va bien… Et elle continuait son inlassable balade, ombre grise avalée par la circulation parisienne. Elle frôlait la transparence des vitres des voitures derrière lesquelles on la devinait à peine.
  On l’a vue pendant des années, et à chaque fois, on lui criait par-dessus le bruit de faire attention à elle. Faites attention Madame… Faites attention… Faites attention… Attention !
  Et c’est nous qui avons refermé sur elle la fermeture de la bâche à cadavre quand une grosse voiture l’a écrasée, un soir de Saint-Valentin. Le conducteur ne l’avait pas vue.
 

texte extrait de Flic, chroniques de la police ordinaire

Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire

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