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30 octobre 2006 1 30 /10 /octobre /2006 22:19

  La première fois de ma carrière que j’ai été révoquée, je n’étais pas encore titularisée dans le grade de gardien de la paix. Mes collègues et moi roulions en voiture quand surgissant d’entre deux véhicules en stationnement, un homme a subitement traversé devant nous, obligeant le chauffeur à un grand coup de frein qui m’avait projetée, nez en avant, sur son appui-tête. Le brigadier a baissé sa vitre, et a réprimandé le bonhomme lui signalant un passage piéton à quelques mètres. Celui-ci s’est aussitôt insurgé. Il a commencé à nous tenir un discours qui portait sur les Droits de l’Homme, la liberté constitutionnelle de traverser où bon lui semblait, et son droit inaliénable à nous donner un cours magistral sur la voie publique. Nous avions osé entraver sa marche, et nous étions rendus coupables d’une inadmissible atteinte à sa dignité d’homme libre…
  Trouvant son propos amusant, nous nous sommes garés et l’avons invité à nous présenter ses papiers. A cette demande, il s’est lancé dans un plaidoyer poignant contre le totalitarisme et le nazisme contemporain. A l’entendre, nous aurions tous les trois vendu du beurre aux Allemands dans les années quarante… L’usage du passage piétons n’était d’après lui, réservé qu’aux moutons de la République, aux esclaves soumis à un ordre public indu, et ne visait qu’à infantiliser le citoyen en l’obligeant à des attitudes grégaires face aux feux rouges, niant l’autonomie et l’identité propre de l’individu. Le fait qu’on lui ait demandé ses papiers l’avait mis dans une rage indescriptible, et il évoquait désormais le délit de sale gueule dont il était victime sous l’œil indifférent des infâmes collabos qu’étaient les passants.
  - Bon, Monsieur ayez la décence de cesser votre cirque, et présentez-nous une pièce d’identité, lui dit le brigadier.
  - Certainement pas ! Nous sommes dans un état de droit et il n’y a aucune raison que je vous présente quoique ce soit ! Je suis victime d’une arrestation arbitraire, et…
  - Monsieur, traverser en dehors des passages piétons est une infraction.
  - Ah ouais ! Elle est bonne celle-là !
  - Non Monsieur, elle n’est pas bonne, c’est une contravention qu’on ne met jamais, mais là…
  - C’est un scandale, je vais tous vous faire révoquer !
  - Si vous voulez, Monsieur.
  - Donnez-moi vos matricules !
  Le type devenait vraiment lassant. Il avait sorti un petit carnet de sa poche, et attendait en trépignant qu’on lui donne nos matricules. Me vint une idée qui allait satisfaire tout le monde, et je sortis mon carnet de contraventions.
  - Il n’y a pas de problème Monsieur, je vais vous noter mon numéro de matricule à l’emplacement prévu à cet effet sur cette contravention. Maintenant, présentez-moi vos papiers, ou on vous embarque pour outrage et ça ne sera pas le même tarif.
  Et ce fut la première et unique fois que j’écrivis « piéton traversant la chaussée en dehors des passages prévus à cet effet, article R412-37du Code de la Route », sur une contravention. 
  Par la suite de mon cursus policier, j’ai encore frisé la révocation bon nombre de fois. Le plus souvent, cela arrivait dans les quartiers favorisés où on nous considérait comme un sous-prolétariat indigent tout juste bon à emmerder le monde. Je me souviens dans une belle banlieue de l’ouest parisien, avoir été révoquée deux fois dans la même semaine. La première avait fait suite à une interpellation d’un automobiliste qui avait franchi un feu rouge à vive allure, au volant d’une Porsche jaune aux vitres fumées. Coup de sifflet, et signe de la main…
  - Garez-vous sur le coté, s’il vous plait.
  - Il était vert.
  - Non, rouge.
  - Vert.
  - Rouge.
  - Vert ! Je sais ce que je fais !
  - Permis de conduire, carte grise, assurance.
  - Vous ne savez pas qui je suis !
  - Je vais bientôt le savoir. Présentez moi les pièces afférentes à la conduite de votre véhicule (j’ai toujours bien aimé cette formule…)
  - Vous allez entendre parler de moi ! Je joue au bridge avec le maire !
  - Transmettez lui mes respects et présentez-moi vos papiers.
  - Je vais vous faire révoquer !
  - Je vous en prie Monsieur, faites.
  La contravention a sauté parce que le chauffard connaissait le bon dieu et ses saints, mais je n’ai pas été révoquée.
  Quelques jours plus tard, nous avisions un adolescent conduisant une petite moto, sans casque. Nous l’avions interpellé alors qu’il faisait des roues arrière sur le trottoir. Il était arrogant et nous toisait de tout le dédain qu’on lui avait enseigné. Il était pieds nus dans des mocassins Weston…
  - Je connais parfaitement la loi, vous n’avez pas le droit de me demander mes papiers !
  - Tiens donc !
  - Je préfère vous le dire, mon père est avocat.
  - Suggérez lui donc qu’il vous fasse un rappel sur le cadre du flagrant délit, et présentez nous les papiers de la moto.
  - Je ne les ai pas ! Mais je dirai à mon père que vous m’avez mal parlé, il déposera plainte à l’IGS et vous serez tous révoqués !
  C’est drôle tout de même ce goût qu’ont les gens à nous révoquer, cette vulnérabilité qu’ils aiment à nous rappeler comme une tentative d’intimidation… surtout quand ils sont en porte-à-faux… 

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commentaires

"Sans la police,
tout le monde tuerait tout le monde et il n'y aurait plus de guerre."

Henri Jeanson, pataphysicien

« Le Flic de Bénédicte Desforges séduit avant tout par sa sensibilité à fleur de peau, sa révolte et sa tendresse. »
Lire
« La révélation du printemps »
Le Nouvel Observateur
« Avec sa fougue guerrière, sa rectitude et sa grande gueule, on irait bien au feu avec elle. »
Les Inrockuptibles

Police Mon Amour

« B.Desforges [...] récidive avec Police Mon Amour, dévoilant le quotidien des flics de base. Au fait, qu'en pense son ministre de tutelle, Brice Hortefeux ? »
France-Soir février 2010
chronique du livre [lire]
par Philippe Sage
« B.Desforges a osé écrire tout ce qu'on n'ose pas dire dans la police... »
France inter
« Chroniques poignantes. Une femme flic qui raconte magnifiquement, et dans un style époustouflant, son quotidien. On est happé. »  Biba

FLIC-BD

Mis en images par Séra, Flic est une adaptation en bande dessinée du livre éponyme de Bénédicte Desforges, publié en 2007 et immédiatement devenu un succès de librairie. Dans cette série de récits courts directement inspirés de son expérience et de son parcours de policier, elle brosse un saisissant portrait de ce métier complexe, en prise directe avec toutes les expressions, souvent contradictoires, de la condition humaine... note de Casterman [lire]

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