Le squat

5 Octobre 2006

  Dans mon quartier, il y avait plein de squats. On pouvait en faire une vraie cartographie, et chacun avait sa particularité. Et ne squattait pas qui voulait où il voulait...
Il y avait des squats d'habitation longue durée avec ambiance familiale garantie, des squats classés au patrimoine des démolitions, des squats renommés, des squats confidentiels, des squats à vocation commerciale, notamment en matière stupéfiante... Des squats dans des squats, des squats hermétiques, des squats sans portes, des squats sans électricité, des squats avec l'électricité d'à côté...
Un après-midi d'été et de plein soleil, nous nous sommes rendus dans un petit squat plutôt coquet et bien tenu de la Goutte d'Or. Le propriétaire des lieux et un architecte expliquaient à une dizaine de familles africaines qu'il fallait quitter l'immeuble sans tarder, car il menaçait de s'écrouler sur eux et leur peu de biens. Les deux hommes étaient fermes, mais ne montraient aucune hostilité... plutôt ennuyés d'avoir à demander à ces familles de s'expulser d'elles-mêmes, et de les mettre dans l'embarras. Mais face à leur refus et leurs protestations, ils ont fini par faire appel à nous.
Ils sont tous rassemblés dans la courette de l'immeuble, discutant bruyamment autour d'une marmite de manioc sur un réchaud à gaz. Au-dessus de nous, de grosses poutres s'entrecroisent en une impressionnante géométrie de bois, jusqu'au dernier étage. Elles maintiennent les murs les uns aux autres, mais malgré ça on peut apercevoir l'intérieur des pièces au travers de grosses fissures, et des paquets de gravats et de plaques de crépi au bas des quatre murs. Incontestablement, ce vieil immeuble parisien est en train de s'effondrer sur lui-même.
Destiné à la démolition depuis longtemps, mais avec quelques années d'un fragile et dangereux sursis... Il avait suffi aux squatteurs de déloger quelques briques fraîchement posées pour redonner des portes et des fenêtres au vieux bâtiment, et s'y installer.
Cas de conscience. La procédure normale nous obligerait à prévenir un certain nombre de services municipaux et notre hiérarchie. L'urgence n'étant pas à s'enquérir de la situation des uns et des autres, nous n'avons contrôlé personne. Pas le cœur à ça... La moitié d'entre eux retient ses larmes... Pas envie de déclencher la machinerie administrative. Je suis sûre qu'ils s'étaient sincèrement attachés à ce vieil immeuble où ils avaient pu reconstituer une petite Afrique en plein Paris. Ils lui avaient offert des plantes, des tapis et des épices. Ils se contentaient de ce qu'il était, ignorant aveuglément qu'ils logeaient tous leurs bambins au sein d'un déséquilibre de pierres.
J'essaye d'imaginer une solution après avoir demandé au propriétaire de revenir le lendemain quand l'affaire serait réglée. Et l'idée me vient soudain comme une évidence. Toute démarche habituelle entraînera une série de refus de régularisations et d'expulsions. Peut-être pas pour tous, mais au moment où je réfléchis, je les vois rassemblés, serrés les uns contre les autres et leur anxiété est palpable. J'ai LA solution. Sûrement pas la meilleure, mais celle que je peux mettre en œuvre tout de suite. Un autre squat... J'en connais un pas très loin dans la catégorie Afrique. Et il y a de la place. Les collègues sont d'accord, pas de paperasserie, pas de procédure, l'été à Paris c'est aussi ça.
J'explique rapidement aux Africains la seule alternative qui s'offre à eux, et ils acceptent le déménagement que je leur propose. Je leur fais promettre de ne pas rester, et nous quittons les lieux. Quand nous sommes repassés dans la soirée, il n'y avait plus aucun boubou bariolé aux fenêtres.
En fin de service, j'ai noté affaire sans suite sur un registre. On n'a jamais croisé personne dans ce squat...

texte extrait de Flic, chroniques de la police ordinaire

Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire

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