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22 septembre 2007 6 22 /09 /septembre /2007 17:03

 

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  Yelda est turque. Elle habite en face de chez moi, mais je ne l’ai jamais vue. Normal, elle ne sort jamais. Sauf la nuit par la fenêtre pour acheter du shit pour ses grands frères. Elle est séquestrée par sa mère et son beau-père. Il y a dix enfants à la maison. Yelda ne va plus à l’école. Mais personne ne le sait, sa mère a fait une inscription bidon à des cours par correspondance. Pour toucher les allocs. De temps en temps elle arrive à échanger deux mots avec le peu de copines qu’elle a dans le quartier. Deux ou trois fois, elle a fugué. Les oncles, les frères la retrouvent toujours et la démolissent. Nez cassé, coups sur le visage et dans le ventre. Chez elle, elle dort dans un placard avec le compteur électrique. Et puis comme ça, elle est plus près du balai. Soit pour s’en prendre des coups, soit pour faire le ménage.
  Tout ça, je ne l’ai su qu’après. Après que Yasmina, ma petite voisine m’ait dit « Tu ne peux pas faire quelque chose ? Yelda est venue à la maison, elle est défigurée de coups. Mais « ils » sont venus la chercher, « ils » lui ont dit qu’ils allaient la tuer si elle revenait… » Et elle m’a tout raconté.
  Je lui ai demandé de me prévenir si elle revenait. Elle est revenue la semaine suivante. Elle avait sur le visage des hématomes du jour et d’avant. On n’a pas trop parlé. Il fallait filer avant qu’« ils » viennent la chercher. Je lui ai mis le marché en main : « Yelda, on parlera de tout ça plus tard, dans la voiture, ailleurs si tu veux, ou tu ne me diras rien… Je peux t’emmener à la Brigade des Mineurs. Mais il faut que tu saches… Je ne vais pas te mentir… Soit ce soir tu dors dans un foyer d’accueil et tu ne rentreras pas chez toi, et vraisemblablement la DDASS te trouvera une famille d’accueil. Soit la justice décide de te renvoyer chez toi, délègue une assistante sociale pour te suivre, mais inutile de te dire que tu ne la verras jamais. Que tu saches aussi que les flics te poseront plein de questions, même gênantes. Moi, je serai aussi auditionnée et je dirai tout ce qu’on m’a dit de ta situation et comment je suis rentrée en contact avec toi. »
  Ses cheveux noirs devant son visage cachaient les marques de coups, elle regardait le sol. Elle était sale, elle sentait mauvais, elle en avait honte. Elle a relevé la tête, j’ai vu qu’elle avait un œil enflé, et elle m’a dit : « Je veux qu’on y aille. »
  On a pris la voiture, elle s’est cachée la moitié du chemin, et puis elle s’est mise à regarder dehors tandis que je lui demandais de me parler d’elle. Ca faisait trois ans qu’elle n’était plus scolarisée et ne sortait pratiquement plus. Toute une vie de maltraitance.
  Brigade des Mineurs, je suis auditionnée en premier. En l’attendant, je discute avec mes collègues de permanence, écoeurés, ils venaient pour les besoins d’une enquête de visionner des films montrant des actes de pédophilie sur des enfants de six mois à trois ans. J’ai envie de partir de là.
  Yelda revient et on attend la décision qui sera prise par un magistrat. Une heure ou deux ou moins, mais je sais que le temps n’en finissait plus de passer.
  Des pas rapides dans le couloir, un inspecteur un dossier à la main, un sourire, C’est bon pour vous ! Le magistrat était bien disposé cette fois ! Un lit vous attend à… Et il nous donne l’adresse d’un foyer. Elle allait y rester quarante-huit heures avant de rejoindre une famille d’accueil.
  J’ai emmené Yelda. Elle ne possédait rien, pas le moindre petit objet personnel, elle partait et c’est tout ce qui comptait.
  Je lui ai promis de revenir le lendemain avec Yasmina et quelques affaires pour le voyage.

.../...

 

 

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"Sans la police,
tout le monde tuerait tout le monde et il n'y aurait plus de guerre."

Henri Jeanson, pataphysicien

« Le Flic de Bénédicte Desforges séduit avant tout par sa sensibilité à fleur de peau, sa révolte et sa tendresse. »
Lire
« La révélation du printemps »
Le Nouvel Observateur
« Avec sa fougue guerrière, sa rectitude et sa grande gueule, on irait bien au feu avec elle. »
Les Inrockuptibles

Police Mon Amour

« B.Desforges [...] récidive avec Police Mon Amour, dévoilant le quotidien des flics de base. Au fait, qu'en pense son ministre de tutelle, Brice Hortefeux ? »
France-Soir février 2010
chronique du livre [lire]
par Philippe Sage
« B.Desforges a osé écrire tout ce qu'on n'ose pas dire dans la police... »
France inter
« Chroniques poignantes. Une femme flic qui raconte magnifiquement, et dans un style époustouflant, son quotidien. On est happé. »  Biba

FLIC-BD

Mis en images par Séra, Flic est une adaptation en bande dessinée du livre éponyme de Bénédicte Desforges, publié en 2007 et immédiatement devenu un succès de librairie. Dans cette série de récits courts directement inspirés de son expérience et de son parcours de policier, elle brosse un saisissant portrait de ce métier complexe, en prise directe avec toutes les expressions, souvent contradictoires, de la condition humaine... note de Casterman [lire]

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