Les travelos

20 Juillet 2007

   Si on a le temps, et qu’on a envie d’une parenthèse légère et frivole dans la soirée, on va voir les travelos. Ce soir elles sont trois, assises sous l’abribus, leurs longues jambes croisées toutes dans le même sens. On gare la voiture, et on va tous s’entasser sous l’abri. Je m’entends bien avec les travestis, parce que je leur parle au féminin. Elles apprécient, on parle chiffons, balconnets et produits de maquillage. Mes collègues préfèrent éviter l’emploi d’un genre… Ce soir-là, il pleut et le rimmel coule sur les joues mal rasées. Je leur fais la réflexion qu’avec tous les hommes qu’elles arnaquent sans vergogne, elles pourraient se fendre de fards waterproof. Elles éclatent de leurs rires graves, et mon regard s’arrête sur la pomme d’adam proéminente au dessus de ces seins si parfaits.
   Elles lancent des regards gourmands vers mes collègues, les aguichent gentiment et proposent des rendez-vous d’une voix chaude, en expliquant crûment des talents multiples auxquels ils pourraient goûter si l’aventure les tentait.
   L’une d’elles se lève, un cul divinement musclé et des abdos parfaits sous le tee-shirt en lycra qui découvre son nombril. Elle avance en souriant vers un des flics, ses longues mains posées sur ses hanches étroites, et une érection tendant ostensiblement le tissu de sa minijupe. Elle fait une tête de plus que lui malgré la casquette. Elle se penche, son fier décolleté en avant, et ses grands yeux noirs bordés de faux cils rivés dans son regard amusé, elle lui murmure une obscénité, et retourne s’asseoir nonchalamment en se massant l’entrejambe avec application. Éclats de rires. On leur demande comment se passe la soirée, et s’il n’y a pas de problème particulier.
   « C’est très calme, répondent-elles, il y a un match de foot à la télé, et pas un mec dehors. On s’emmerde à crever et on ne prend pas une thune.
   - En plus, dit l’une d’elle, il fait vraiment froid, regardez ! »
   Et elle nous montre sa jambe. La chair de poule fait dresser ses poils à travers la résille de ses bas.
   « Je me demande comment t’arrives à faire bander un mec avec une touche pareille ! dit un collègue, tu es un vrai repoussoir !
   - Va te raser, c’est vraiment dégueulasse ! Je rajoute en affectant un air dégoûté.
   - Mais ils adorent ça !... »
   Nous quittons les reines du trottoir et les laissons à la nuit.
   Demain matin, elles seront devenues des hommes effacés au teint pâle, ou des personnages de sexe indéfinissable que l’on n’ose regarder dans les yeux.
 

texte extrait de Flic, chroniques de la police ordinaire

Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article