L'autopsie

25 Juin 2006

   Formation d'officier, dernière ligne droite. Je viens de finir mon stage de quinze jours chez les pompiers, et je reviens quelques jours à l'école, histoire de fignoler la procédure pénale. Dans une semaine, je prendrai le commandement de ma brigade, cent vingt brigadiers et gardiens de la paix, j'ai intérêt à la jouer serrée.
   L'instructeur nous annonce pour le lendemain, une visite à l'Institut médico-légal, une conférence par un légiste, et une autopsie. Je trouve cette initiative un peu hors sujet, et je ne suis pas sûre d'avoir envie de rajouter un macchabée formolé à ma collection de cadavres. Ma place de flic est plutôt auprès de ceux qu'on trouve dans leur milieu naturel.
   Après-midi à l'Institut donc. Petit amphithéâtre en bois, une promotion de gendarmes est déjà installée pour le spectacle, et Deadman est déjà allongé sur la table en aluminium, nu comme au jour de sa naissance. On attend, on chuchote, il est quand même intimidant Deadman.
   Des employés de cette morgue légendaire traversent l'amphi, habitués, sans se soucier de notre présence. On remarque dans ce va-et-vient, une petite femme blonde bien maquillée, ongles impeccablement vernis, collier de perles, très BCBG. Mes collègues, pour tromper leur trouble d'être là, ricanent à son sujet et plaisantent à propos d'érections postmortem, et d'une hypothétique nécrophilie que cette ravissante créature pourrait éprouver envers tous ces corps nus et glacés. On remarque aussi un gros bonhomme chauve, manches de sa blouse blanche relevées sur une abondante pilosité et de multiples tatouages.
   L'élégante apparition revient, passe une paire de gants rouges qui remontent presque à l'aisselle et dit : “ Bonjour, je suis le médecin légiste et je vais procéder à l'autopsie. Si certains d'entre vous pensent ne pas supporter et ont l'intention de gerber, qu'ils quittent tout de suite l'amphi, je ne supporte pas d'être dérangée quand je bosse. ” Elle nous présente ensuite celui qui va l'assister, le gros chauve, et on devine tout de suite qu'il aura la charge des découpages en force.
   Les collègues et gendarmes se regardent, éberlués de voir leur fantasme aussi vite avalé par une paire de gants de vaisselle géants. Personne ne sort, fierté oblige, et le joli docteur commence l'autopsie par une série de coups de scalpel sur tout le corps de Deadman. Ses explications sont passionnantes et font presque oublier l'objet de sa tâche. Elle identifie les traces d'injection qu'il a aux bras comme étant la trace des perfusions posées par le Samu, et non celle d'une toxicomanie. Elle découpe la cage thoracique et sort un à un les organes dont elle prélève un échantillon pour analyse toxicologique. Elle sort le foie. “ Deux kilos au moins ! ” annonce-t-elle. Voilà donc la cause de la mort. Mais elle va malgré tout poursuivre l'autopsie jusqu'au bout, un indice pouvant en cacher un autre. Deadman buvait trop, mais il cache peut-être un autre mal ailleurs. Elle découpe soigneusement le cuir chevelu derrière la nuque, et décalotte le crâne d'un geste sûr en rabattant la peau jusqu'au milieu du visage. Le gros tatoué met en marche une scie circulaire, et découpe la boîte crânienne avec la même dextérité qu'il doit avoir face à la coquille de son œuf à la coque. La légiste prélève le cerveau, remet tout en place, et recoud avec soin le cuir chevelu. Elle met une bourre synthétique dans le corps vidé, le raccommode et lui passe une sorte de pull qui s'attache dans le dos. “ Qui que soient ces morts, dit-elle, ils vont sortir d'ici présentables, même si personne ne demande à les voir. ” Deadman était seul au monde, on l'avait retrouvé inconscient sur un banc du métro.
   On s'est levés, on a remercié, et on est sortis. Jamais l'air de Paris nous avait semblé aussi pur. On avait appris plein de choses, et pour commencer qu'un médecin légiste n'est pas forcément un vieux croûton en nœud papillon et blouse grise, arborant un air de vautour affamé. On avait aussi compris que ceux qui se targuent de percevoir la beauté intérieure des autres devraient bien réfléchir à deux fois et mesurer leurs propos.
   Mors ultima ratio.

texte extrait de Flic, chroniques de la police ordinaire

Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire

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