Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
2 octobre 2012 2 02 /10 /octobre /2012 23:57

 

 

  La grosse voiture métallisée est garée sous les arbres, au bord du bois, au bord des putes. On passe à coté au pas, et on regarde.
  « Je crois qu’il y a une cocarde bleu blanc rouge derrière le pare-brise. »
  On se gare, et on s’approche. Le siège est légèrement incliné, et on distingue une ombre, le visage d’un homme, les yeux fermés, la bouche entrouverte, immobile.
  On frappe un petit coup sur le carreau.
  « Monsieur ? »
  Un sursaut. Il relève la tête. Un autre visage apparaît, anguleux et fatigué, dans un flou de cheveux décolorés, émergeant d’entre les cuisses de l’homme.
  La vitre électrique se baisse.
  Il est bien habillé, il porte une cravate en soie et un costume sombre. D'un geste qui hésite entre la nonchalance et la bravade, il pose son coude sur sa portière.
  « Oui ?
  - Vous pouvez descendre du véhicule s’il vous plait ?
  - Non. »
  On insiste, il ne veut pas. Il hausse le ton, et dit qu’il ne fait rien de mal, que tout ça est bien banal, qu’il ne vient pas souvent, qu’il va laisser la pute là sous son arbre, et repartir. La fille a le regard un peu ivre, elle ne dit rien, elle a l’habitude. Elle ne nous regarde même pas, rajuste son bustier et nous tend ses papiers.
  L’homme ne nous donne rien. Il dit qu’il est attaché parlementaire et qu’il nous emmerde. Il dit encore que tout le monde va aux putes, même lui, que tout le parlement va aux putes, la France entière se fait tailler des pipes, et que ce soir on le fait chier lui, et qu’il ne comprend pas pourquoi lui, maintenant, à cet instant même alors qu’il y était presque.
  La pute le regarde, puis nous regarde d’un air absent.
  « Faites ce que vous voulez, je ne descendrai pas de cette voiture. Prenez le numéro si ça vous chante, je m’en fous. »
  Mais nous, on s’en fout aussi. On s’en fout de son arrogance et de sa cocarde. Bleu blanc et rouge. Il peut bien s’indigner et dire ce qu’il veut, ça aussi c’est banal par ici.
  On ouvre sa portière en grand.
  La pute a un sourire amusé.
  Hésitante, une jambe gainée de résille apparaît dans la lumière des phares des voitures qui passent. Un pied chaussé d’un escarpin noir vernis se pose maladroitement sur les cailloux du chemin. Puis deux pieds. Les talons sont très hauts, et il y a sur le dessus des chaussures une petite bride ornée de quelques brillants. On regarde ces deux jambes, les bas et le porte-jarretelles tendu sur le haut des cuisses blafardes.
  Ce ne sont pas les jambes de la fille.

 

 

extrait de Police Mon Amour 2010

Partager cet article

Published by bénédicte desforges - dans chroniques d'un flic ordinaire
commenter cet article

commentaires

"Sans la police,
tout le monde tuerait tout le monde et il n'y aurait plus de guerre."

Henri Jeanson, pataphysicien

« Le Flic de Bénédicte Desforges séduit avant tout par sa sensibilité à fleur de peau, sa révolte et sa tendresse. »
Lire
« La révélation du printemps »
Le Nouvel Observateur
« Avec sa fougue guerrière, sa rectitude et sa grande gueule, on irait bien au feu avec elle. »
Les Inrockuptibles

Police Mon Amour

« B.Desforges [...] récidive avec Police Mon Amour, dévoilant le quotidien des flics de base. Au fait, qu'en pense son ministre de tutelle, Brice Hortefeux ? »
France-Soir février 2010
chronique du livre [lire]
par Philippe Sage
« B.Desforges a osé écrire tout ce qu'on n'ose pas dire dans la police... »
France inter
« Chroniques poignantes. Une femme flic qui raconte magnifiquement, et dans un style époustouflant, son quotidien. On est happé. »  Biba

FLIC-BD

Mis en images par Séra, Flic est une adaptation en bande dessinée du livre éponyme de Bénédicte Desforges, publié en 2007 et immédiatement devenu un succès de librairie. Dans cette série de récits courts directement inspirés de son expérience et de son parcours de policier, elle brosse un saisissant portrait de ce métier complexe, en prise directe avec toutes les expressions, souvent contradictoires, de la condition humaine... note de Casterman [lire]

France info  Le livre du jour :

rechercher

 

 

 

undefined

banner Banksy ©