Ça m’est revenu en quittant le ministère de l’Intérieur hier après-midi.
J’y étais allée pour rapporter un dossier de candidature pour l’accès au grade de capitaine, que j’avais reçu vendredi. La date limite étant le lundi, hier donc, je n’avais d’autre choix que
d’oublier la poste et le rapporter moi-même, et très vite, tout en me disant que si l’administration avait voulu que je ne fasse pas partie de la liste, elle n’aurait pas pu mieux s’y prendre.
J’ai reçu un accueil conforme à ce que j’attendais. Froid.
« Vous allez donc mettre fin à votre disponibilité ?
- Oui.
- Demandez-vous à rejoindre une autre direction d’emploi ?
- Non.
- Vous ferez un rapport dans les délais réglementaires, mais le plus tôt possible sera le mieux.
- Je pense qu’on m’attend au tournant.
- Je sais...
- Mais comment le savez-vous ?
- J’ai vu votre dossier. »
Je n’ai rien demandé. Je n’ai pas demandé à voir mon dossier. Il y a quelques années, je l’avais fait, et on m’avait mis entre les mains quelques documents totalement inintéressants et
formels. Des arrêtés de titularisation, d’affectation, mes notations annuelles, et un amusant bulletin de retard tout droit venu de ma préhistoire à l’école de gardiens de la paix, peut-être le
présage d’une carrière indigeste. Ce jour-là, j’avais été absente toute la matinée, dans l’impossibilité d’être à la fois en cours, et la tête dans les chiottes en train de dégueuler les derniers
morceaux d’une intoxication alimentaire attrapée dans une des cantines de la préfecture de police, affectueusement appelée
Le Rat Mort. Voilà de quoi était fait mon dossier officiel.
L’autre, le dossier qui dit tout, on m’avait fait comprendre que je ne pourrai pas le voir, à défaut d’avoir un treuil à disposition pour le sortir du placard où il était rangé, et où
accessoirement, il aurait été de bon ton que je le rejoigne. Plus sérieusement, on m’avait dit qu’il n’y en avait pas d’autre.
Depuis des années, quand quelqu’un évoque mon dossier, j’ai le sentiment qu’on me parle d’un casier judiciaire sans espoir de prescription, dont je ne connais pas un contenu qui
m’accuse.
J’ai laissé dans un bureau du ministère des formulaires signés de mon intention de revenir à la maison, et je suis sortie à l’air libre. Le planton m’a dit qu’on avait de la chance, qu’il
faisait beau, et je lui ai répondu qu’il faisait meilleur dehors que dedans.
Et je suis repartie vers les quais de la Seine avec une boule d’angoisse aux alentours du cœur, une sorte de vertige qui ne m’était pas inconnu, comme une lame de fond acide qui va faire mal
à la mémoire dans l’instant d’après.
Ça m’est revenu avec la brutalité d’un coup du passé qu’on a pourtant pris soin d’étouffer et de laisser à l’écart, et qui sans crier gare, arrache toutes les barrières du refoulement. Et
qui vient me surprendre, là, ce jour-là, à quelques mètres d’un planton qui s’emmerde devant un ministère après vingt-cinq ans de carrière. Qui vient trouver de l’écho dans mon présent d’amnésique,
et grincer qu’il n’y a pas d’oubli. Un oppressant sentiment de tristesse et d’échec, qui colle à mon insignifiante histoire de flic, et à mes résistances dérisoires face à des tracas qui n’ont fait
de tort qu’à moi. Et qui n’ont servi à rien.
C’était il y a longtemps, pourtant.
J’ai signé en bas de la feuille que j’avais pris connaissance de ma mutation.
J’ai signé que je m’en allais, et qu’aucune obstination, aussi juste et légitime soit-elle, n’aurait gain de cause face à la machine.
J’ai signé et accepté malgré moi, que mieux vaut une petite injustice qu’un désordre.
J’ai signé que dans tout ça, je n’étais rien. J’étais un matricule à six chiffres.
J’ai signé l’application de l’article 13 d’un vieux décret de 1968 qui dit simplement, évasivement, sans peser ses mots, que
le fonctionnaire des services actifs peut, lorsque l’intérêt
du service l’exige, être déplacé ou changé d’emploi.
Je demandais « Pourquoi ? Mais qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ? »
On me répondait invariablement « Vous le savez très bien. »
Mais je n’en savais rien.
J’ai demandé à passer en conseil de discipline, je voulais qu’on m’explique et pouvoir me défendre, je voulais la vérité. Mais comme je n’avais pas commis de faute professionnelle, ça n’a
pas été accepté. Je suis donc partie dans l’intérêt du service.
Je ne suis pas allée très loin. L’arrondissement d’à coté. D’un point de vue autre que le mien, cette mutation ne semblait pas être une sanction bien méchante.
J’ai été accueillie là-bas par un capitaine. Il m’a dit « Je vais te montrer ton bureau » et on est montés dans l’ascenseur. Avant, je n’avais pas de bureau, on partageait le même, et mon
armoire était une malle en fer cadenassée.
On est rentrés dans ce bureau, je me suis approchée de la fenêtre, j’ai un peu poussé le rideau et, je ne suis pas parvenue à m’en empêcher, j’ai chialé comme jamais je ne l’avais fait
devant un inconnu. Il m’a mis la main sur l’épaule, c’était tendre mais cruel, et il est sorti de la pièce.
Je continuais à regarder par la fenêtre. J’étais bien sur l’arrondissement d’à coté. Je voyais des gens marcher sur les trottoirs, presque les mêmes qu’avant, je voyais aussi les gyrophares
sur les toits des voitures garées devant le bâtiment.
Mais j’étais à trois étages au dessus de la rue.
Plus rien ne serait jamais pareil, ce jour-là je l’ai compris.
Quelque chose venait de finir.
J’ai ouvert ma malle en fer cabossée, il y avait dedans toutes sortes de documentations, leurs mises à jour, mes rapports d’intervention et ceux de ma brigade. Ma brigade, à qui je n’ai pas
pu dire au revoir ce matin-là, à six heures et demie, pour faire comme si de rien n’était, comme si ça devait continuer toujours. Alors que c’était mon dernier appel, et que je le savais déjà.
J’ai regardé mon travail inachevé, et j’ai rangé ce qui ne me servirait plus.
J’ai rangé un flic, et je l’ai enterré sous tout un tas de rêves.
Et j’ai refermé la malle pour les faire taire.
c'est vous qui le dites