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24 août 2011 3 24 /08 /août /2011 13:18

[rediff]

 

 

  C’était une avenue Charles de Gaulle comme il y en a tant.
  Mais celle-ci, si droite et tellement longue, semblait avoir été faite pour accueillir des avions bien davantage que des voitures.
  S’il n’y avait eu des trottoirs et des piétons, les arbres se seraient couchés au sol, et cette avenue se serait prise pour une piste de d’atterrissage.
  Des dizaines de milliers de voitures empruntaient chaque jour cette balafre sur la banlieue, rectiligne entre Paris et un pont de la Seine, et large comme une autoroute. Orientée d’est en ouest, elle accueillait le soleil sur l’un de ses horizons, et le faisait tomber dans l’autre à l’heure de pointe.
  À l’horloge des heures de travail, la circulation se fluidifiait, et les voitures roulaient de plus en plus vite. La géométrie de la ligne droite dans l’axe du soleil aurait pu être un décor de cinéma. Les perspectives qui s’étendaient loin devant, et les multiples symétries qui allaient rapetissant et convergeant autour de la ligne blanche, étaient un appel à la vitesse. Et peu étaient ceux qui se privaient d’en faire excès.
  Mais c’était sans compter les voies transversales, et les feux tricolores qui ponctuaient le tracé de l’avenue. Là-bas, il n’y avait pas de tôle froissée et d’automobilistes vociférant et se disputant une priorité, ou palabrant sur la couleur du feu. Il n’y avait pas non plus de piéton pétrifié à quelques centimètres du capot d’une voiture venant de freiner à ses pieds. Non, il n’y avait que des accidents graves. Et chaque piéton renversé était un piéton mort, quand un bolide n’en attrapait pas deux d’un coup.
  Une collègue m’avait raconté avoir sorti un homme gisant sous un camion sur cette avenue. Arrivé trop vite au feu rouge, il avait freiné sans parvenir à s’arrêter à temps, et les deux roues jumelles du train avant du poids lourd étaient passées sur le piéton et l’avaient écrasé. Le jeune flic qui se trouvait avec elle n’osait pas s’approcher, appréhendant le poids de l’homme, sa consistance, et craignant de malmener son cadavre. Et c’est elle, petite et menue, avec ses ongles rose-bonbon, qui avait tiré l’homme vers la lumière. Sa tête ressemblait à une pizza m’avait-elle dit, et son cynisme ayant étouffé le dégoût, elle avait fait les constatations d’accident avec l’équipage de la police-secours qui prenait les mesures autour des restes du pauvre homme sans tête, et du routier effondré des conséquences de son imprudence.
  Une triste comptabilité ayant été faite des accidents graves sur l’avenue Charles de Gaulle, nous avons été conviés certaines soirées, à effectuer des « opérations feux rouges » pour calmer les ardeurs des automobilistes adorateurs de la ligne droite. Cette mission consistait à stationner à un carrefour et à observer la circulation en amont, et les franchissements de feux rouges. Quand le cas se présentait, nous faisions signe à la voiture de s’arrêter et verbalisions le pilote. Nous nous accordions toutefois une marge de manœuvre et d’indulgence, parce que s’il était impossible de verbaliser les dizaines d’infractions que nous constations chaque soir d’opération, selon que le feu fût rouge clair ou rouge foncé, franchi au pas ou à vive allure, nous nuancions également notre réponse entre le faut-faire-trèèès-attention-la-prochaine-fois, et la prune en bonne et due forme.
  Tous les profils d’automobilistes se présentaient à nous. Il y avait les penauds qui de bonne foi avouaient leur inattention : « Je ne l’ai pas vu, j'ai pas fait gaffe, je pensais à autre chose, je suis navré. Si si. ». Les catastrophés : « Vous vous rendez compte, je travaille avec mon véhicule, j’ai besoin de mon permis de conduire, je vous en prie, je vous en priiiiiiiiiiiiie ! » Les menteurs : « Mais il était vert, enfin ! » Les demi-menteurs : « Il n’était pas orange ? Ah ? Ah non ? Ah pourtant, je l’ai vu orange, moi. » Les aveugles : « Un feu ? Où ça ? » Les ambassadeurs : « Corps diplomatique ! » et ils s’en vont et on les regarde partir. Les collègues : « PJ 78, on est en filoche, bonne soirée la roupane, haha ! Go ! » Ceux qui ne s’arrêtaient pas, et que nous prenions en chasse. Il pouvait alors s’agir de véhicules volés, ou transportant à leur bord des gens ou des matières suffisamment louches pour justifier un refus d’obtempérer.
  Et il y avait les sales cons.
  Et un soir j’ai eu le mien, un vrai prototype du sale con multiforme. On l’a vu arriver de loin celui-là, vite, très vite, slalomant entre les voitures.
  « Regarde ça là-bas !
  - Un feu…
  - Deux feux…
  - Trois feux rouges, allez c’est bon, il est pour toi, chacun ton tour ! »
  J’arrête la voiture qui pile violemment et à grand bruit de freins et de pneus. Je me dirige vers le conducteur tandis qu’un collègue fait le tour du véhicule de l’autre côté. On ne sait jamais…
  L’homme baisse sa vitre et me toise.
  « Non mais sérieusement, vous n’avez que ça à foutre ? Faire chier le monde alors que des petits vieux sont peut-être en train de se faire agresser en ce moment ?
  - Bonsoir monsieur. Oui, là présentement je n’ai que ça à faire en effet. Vous savez
pourquoi je vous arrête ?
  - Mais non, j’en sais rien ! Parce que vous êtes payés à emmerder le monde, c’est ça ?
  - Non monsieur. Vous venez de franchir trois feux rouges. Au mépris du danger, si vous pouvez entendre ce genre de considération.
  - Les feux ? Ils étaient oranges et de toute façon, il n’y a personne à cette heure-là ! Mais vous avez de la merde dans les yeux ou quoi ?
  - Baissez d’un ton et présentez-moi permis de conduire, carte grise, attestation d'assurance.
  - Ça va durer longtemps vos conneries ? Putain de blaireaux de flics de merde !
  - Comme je viens de vous le dire je n’ai que ça à faire ce soir. Alors oui ça peut durer, vous pouvez même couper le contact. Vos papiers. »
  Pendant que le type lance ses imprécations vers le ciel, qu’il maudit la fonction publique et toutes les polices fascistes du monde, et prenant les trottoirs vides à témoin, nous qualifie de tous les mots qui désignent normalement la déficience mentale, je m’éloigne et contrôle ses papiers, en m’obligeant à rester stoïque et à garder mon sang-froid autant que possible.
  « Alors elle a fini ses petites vérifications la poulette ? Elle a fait ma petite contravention sans faute d’orthographe ?
  - Elle a essayé, mais elle n’a peut-être pas fini avec vous. Votre ceinture de sécurité, elle est en option quand vous roulez ?
  - Ah parce que un feu rouge, ça ne vous suffit pas ?
  - Je suis oisive et gourmande. Trois feux rouges et défaut de port de la ceinture de sécurité. D’autre part, d’après vous, c’est votre freinage en urgence à distance déraisonnable de mes jolies chaussures administratives qui ont fait griller votre feu stop à droite ?
  - Il est grillé ?
  - Oui. Grillé, cramé, cuit, rectifié, il ne s’allume pas. En revanche, vos phares on les voit bien. Ça fait combien de watts ces trucs là ? Parce que ça m’a un peu aveuglée, voyez-vous…
  - ...
  - Je ne voudrais pas avoir l’air d’insister, mais la vignette d’assurance, où est-elle ? Collée sur le frein à main ?
  - Heu… Chez moi probablement. Vous plaisantez là ?
  - Que nenni, je n’ai aucun sens de l’humour quand je bosse. Tiens, votre plaque
d’immatriculation avant est vraiment dégueulasse, elle est illisible. C’est pour les radars qu’elle est dans cet état de crasse ?
  - C’est vous qui êtes dégueulasse… Salope, même.
  - Si vous le dites… Mais je ne relève pas l’outrage, je préfère les feux rouges. Maintenant, je vais vous demander encore un peu de votre temps, parce que j’ai quelques procès verbaux à remplir. »
  Et je lui ai collé toutes les contraventions que je lui avais énumérées. Je ne crois pas que ça me soit arrivé une autre fois. Pas à ce point là en tout cas.
  En fait, je n’avais cessé de penser à l’homme dont la tête avait été transformée en pizza, exactement à cet endroit.


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commentaires

liz 04/09/2011 21:07


Vous pourriez passer une de vos" journées libres" dans ma rue. Entre ceux qui roulent à 70 dans une zone 30, qui slalome entre les véhicules garées, les jeunes en scooter amateur de la roue arrière
avec leur coude protégé par un casque intégrale, le tout risquant de percuter un gamin à vélo, si peu pressé d'aller à l'école qu'il zigzague dans la rue pour retarder au plus le moment d'arriver
en classe.


bénédicte desforges 05/09/2011 01:09



Je comprends votre agacement, mais il faut savoir, en gros, que la police n'a pas le droit de poursuivre les gens en infraction, et que si toutefois elle interpelle quelqu'un (sans l'avoir
poursuivi, sinon, c'est IGS et tout le tralala), si ce quelqu'un daigne suivre les fonctionnaires de police dans leur antre, il n'y aura probablement pas assez d'effectifs pour traiter une
procédure dont de toute façon les magistrats n'auront rien à foutre. Vous me direz, c'est d'autant plus normal que les magistrats n'habitent pas dans votre quartier...
En fait, je ne sais pas quoi vous dire, mais j'ai déjà vécu les 2 roues qui tournent comme des mouches les nuits en bas de l'immeuble, c'est en effet exaspérant.
Amicalement.



Nocif 28/08/2011 09:09


(Hors sujet): http://www.egaliteetreconciliation.fr/Fleurte-Cafe-apres-les-agressions-et-les-degradations-la-fermeture-7868.html


Thorgal 26/08/2011 15:54


"En fait, je n’avais cessé de penser à l’homme dont la tête avait été transformée en pizza, exactement à cet endroit."

Si vous voulez dire qu'au moment où ce phénomène vous insultait, vous étiez davantage préoccupée par la vie des autres que par les propos qui vous visaient, alors vous êtes une humaniste comme
on
en trouve rarement.


M. E 26/08/2011 08:26


Hihi, bravo bien joue. T'aurais aussi pu te la jouer 'Monsieur Fernand' des tontons flingueurs:
"Monsieur [Nom du type]… je ne voudrais pas vous paraître vieux jeu ni encore moins grossier. La gardienne de la paix, parfois rude et karateka, portant flingue et matrque, reste toujours
courtoise, mais la vérité m'oblige à vous le dire: votre attitude commence a me les briser menues!"
Bises
E


Vincent d'Eaubonne 25/08/2011 11:37


B'jour

Il y a un truc que je ne comprends pas : au delà des insultes (je n'aurais pas la force de faire votre métier, respect) un type comme ça doit-il décemment repartir derrière son volant ? n'y a-t-il
pas matière à suspension immédiate, immobilisation du véhicule, que sais-je, en plus des PV ? Je suis trop sévère ? Ils sont trop nombreux ces sinistres abrutis ? Je ne me rends pas compte, j'ai le
bonheur d'habiter un coin de France ou nous avons globalement l'urbanité de nous arrêter spontanément quand un piéton semble avoir l'intention de traverser. Bons nous avons nos abrutis aussi, mais
moins, d'ailleurs quand je monte à la capitale je frémis...


"Sans la police,
tout le monde tuerait tout le monde et il n'y aurait plus de guerre."

Henri Jeanson, pataphysicien

« Le Flic de Bénédicte Desforges séduit avant tout par sa sensibilité à fleur de peau, sa révolte et sa tendresse. »
Lire
« La révélation du printemps »
Le Nouvel Observateur
« Avec sa fougue guerrière, sa rectitude et sa grande gueule, on irait bien au feu avec elle. »
Les Inrockuptibles

Police Mon Amour

« B.Desforges [...] récidive avec Police Mon Amour, dévoilant le quotidien des flics de base. Au fait, qu'en pense son ministre de tutelle, Brice Hortefeux ? »
France-Soir février 2010
chronique du livre [lire]
par Philippe Sage
« B.Desforges a osé écrire tout ce qu'on n'ose pas dire dans la police... »
France inter
« Chroniques poignantes. Une femme flic qui raconte magnifiquement, et dans un style époustouflant, son quotidien. On est happé. »  Biba

FLIC-BD

Mis en images par Séra, Flic est une adaptation en bande dessinée du livre éponyme de Bénédicte Desforges, publié en 2007 et immédiatement devenu un succès de librairie. Dans cette série de récits courts directement inspirés de son expérience et de son parcours de policier, elle brosse un saisissant portrait de ce métier complexe, en prise directe avec toutes les expressions, souvent contradictoires, de la condition humaine... note de Casterman [lire]

France info  Le livre du jour :

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