L'instant

22 Mai 2008

  Cet instant dont il ne restera rien, mais c'est un instant définitif.
  Que l’on confondra et qu’on noiera dans le temps, parce qu’il appartient à l’avant et à l’après.
  Cet instant entre l’avant et le rien. Entre le bruit et le silence. Entre le cri et le silence. Cet instant du hasard, d’un fil de temps en trop, en retard, en avance. Le temps attendu, le temps qui surprend, ou le temps qui trahit. On dit le sort, on dit le destin, on dit que c’était l’heure, ou un mauvais hasard. Le destin n’a rien signé, on ne croit pas au sort ni au hasard, et je n’ai pas toujours regardé l’heure. Mais j’ai vu l’instant. Hors du temps. Rien n’avait bougé, personne ne s’était approché. Pas encore. Mais j’étais dans l’instant. Avant, il y avait la fenêtre. Là, un suicide. Je ne sais pas s’il est mort. Rien n’a bougé. Avant, la route. Ici, l’accident. Mais je n’ai pas encore regardé. Je n’entends rien d’autre que les craquements du métal tordu. Avant, il y a eu la haine, la colère. Et à mes pieds, un ventre ouvert. Je ne sais pas s’il est mort. C’est encore dans le silence de l’instant. Rien n’a bougé.
  Après cet instant, parcelle de l’avant, tout est fini et le temps peut prendre son temps. On ramasse, on note, on mesure, on met des gants et on sort ce qu’il y a dans les poches des morts. On prend notre temps. On gagne du temps. On devine l’avant et on constate l’après. L’instant n’a pas de nom, il est la cause et la conséquence. L’instant est au carrefour, ou dans le fil d’un couteau. L'instant s'injecte. L’instant est expiré par le choix d'un après.
  Quand l’avant veut retenir le temps, l’instant laisse une trace. Ce sont les objets qui tombent des morts. Dans sa chute, un défenestré a perdu sa chaussure. Une pauvre chaussure de plastique qui s’était fendue plus que son crâne. Une chaussure de misère qui racontait la cause et la conséquence. Une chaussure sans lacets, l’autre en avait. Du plastique qui faisait semblant d’être du cuir, mais le cuir ne se fend pas, et il reste aux pieds des morts. Et cette femme qui serrait dans sa main morte une photo déchirée. C’était l’image de l’instant, qui, en quatre morceaux, contenait le temps de l’avant et le temps de l’après. Et il y avait cette fille morte et belle. La shooteuse est encore dans son bras, le piston est poussé à fond de rêve. Accident de moto. Le gant est posé dans le caniveau, indifférent à l’eau et à l’immondice, il a la courbure de la main. Une main nonchalante dans un gant vide.
Objet, intime morceau de rien qui résiste encore, qui retient le souffle d’avant l’instant.
Posé à coté de l’après.
  Comme un tout petit témoin inutile.

à texte extrait de Police Mon Amour

Bénédicte Desforges

#chroniques d'un flic ordinaire

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