Le pilon

9 Novembre 2017

L’étrange expérience de rentrer et voir de près à quoi ressemble le pilon, cet endroit où viennent brutalement mourir les livres. Je viens de recevoir une lettre de Casterman qui m’annonce la fin prochaine de Flic, la bande dessinée. Au pilon. Les livres coûtent moins cher à détruire qu’à stocker.

le pilon


  Il nous avait prévenus qu'on serait surpris. Et mal à notre aise. Mais il ne voulait pas nous dire où il nous emmenait. Il voulait voir nos regards au moment où on franchirait la porte, et revivre le choc dans nos yeux. Il nous avait simplement dit qu’il avait fait connaissance d’un homme, un veilleur de nuit, qui travaillait tout au fond d’une zone industrielle, dans un entrepôt pas comme les autres. Par amitié, il s’était occupé de lui annuler une contravention sans importance, et puis une deuxième, et l’homme lui avait alors proposé de le rejoindre sur son lieu de travail. Pour voir. Parce qu’il fallait voir ça au moins une fois. Parce que c’était un endroit secret. Et parce qu’il en avait la clé.
  Une nuit, il était allé le rejoindre, et quelques jours plus tard, il avait demandé à cette obscure sentinelle s’il pouvait revenir, parce que c’était plus fort que lui, et qu’il n’avait cessé d’y penser. Et l’autre lui avait permis de revenir avec nous. Avant de quitter le commissariat, on avait promis de ne jamais révéler à quiconque le chemin de cet endroit, ni de dire qu’on y avait pénétré. Le veilleur de nuit tenait au-delà de tout à son emploi, et n’avait le droit de laisser entrer personne.
  Nous étions donc partis en patrouille en direction de cette immense zone industrielle qui se trouvait de part et d’autre d’une longue avenue en impasse, faite d’une multitude de voies perpendiculaires formant de grands blocs entre lesquels on se perdait. Nous avions fait le chemin en plaisantant, échafaudant toutes sortes d’hypothèses farfelues autour de ce mystérieux entrepôt. On essayait de deviner, mais l’autre, qui demeurait silencieux, avait seulement lâché « Vous allez voir, c’est terrible… »
  On roulait doucement entre des hangars aux portes closes et des containers empilés, impatients de savoir. Après avoir emprunté une voie en sens interdit au bout d’une aire de chargement déserte, nous nous sommes arrêtés devant une grille derrière laquelle allait et venait un grand chien noir et fauve. Une petite pancarte rouillée nous a semblé indiquer qu’on se trouvait devant une entreprise de recyclage. Au fond d’une cour jonchée de bouts de papier, se trouvait un entrepôt semblable à tous les autres, fait de béton et de tôles ondulées. D’une petite porte située sur le coté, un homme est apparu, et a appelé le chien qu’il a attaché à une corde. Puis, il est venu nous ouvrir un battant de la grille pour que nous entrions la voiture dans la cour. Nous l’avons salué, et il nous a pressés de le suivre. Il était pâle comme tous ceux qui travaillent la nuit, et avait des cernes sombres sous des yeux rougis comme s’il venait de se réveiller. Mais son regard était malicieux… « Suivez-moi » nous dit-il en faisant coulisser une première porte dont il avait libéré la chaîne de son cadenas. Nous avons franchi un espace où étaient alignées de grandes bennes vides posées sur des cales. Et nous avons passé une autre porte pareillement verrouillée qui donnait accès à des dizaines de rangées de palettes et de cartons fermés. Le veilleur de nuit s’est arrêté devant la dernière porte et nous a regardés de ses yeux brillants de fatigue. « Je vous laisse là. Je vais retourner lire. Faites ce que vous voulez et prévenez moi quand vous partirez que je referme tout derrière vous. » Et d’un air soudainement grave, il fit tourner une clé dans la serrure, et rebroussa chemin. Et on est entrés.
  Il y avait là des montagnes de livres. Des tas immenses les uns à coté des autres, des tas qu’on aurait pu escalader, qui auraient pu nous engloutir. Des cordillères de collines de livres, de pages, de couvertures béantes. Des livres de toutes tailles, de tous genres. Certains étaient grossièrement troués, d’autres avaient été mouillés et leurs couvertures ne se refermaient plus sur leurs pages gondolées, d’autres encore étaient salis, tâchés de peinture, pliés, déchirés.
  On se regardait, incrédules, nous demandant ce que tout cela voulait dire.
  « C’est le pilon, dit l’un d’entre nous. C’est là que viennent finir les livres. Les livres invendus, les livres périmés, les ratés des imprimeries, les perdants, les mort-nés. On est dans le cimetière des livres. »
  C’est donc ainsi que venaient s’échouer les ouvrages dont personne n’avait voulu, dont la consommation s’était détournée. Des livres qui n’avaient jamais été ouverts, jamais été saisis par des mains impatientes et curieuses, des livres qui ne seraient jamais lus. On avait tous un sentiment de malaise face à ces milliers de livres vierges devenus déchets, et qui allaient retourner à l’état de papier, leur matière première.
  Il y avait dans ce spectacle de livres éventrés et malmenés, dont la destruction avait commencé, quelque chose d’obscène, une incohérence dérangeante. J’avais l’impression confuse d’être dans un charnier. Nous nous sommes mis à fouiller dans ces tonnes de livres. Il s’en trouvait qui étaient encore intacts, et nous les sortions de cette sorte de fosse commune en caressant leur couverture épargnée, comme on sort un oiseau blessé d’une marée noire. On s’est vite retrouvés avec des piles de livres que nous sommes allés entasser dans le coffre de la voiture. Quand celui-ci fut plein, nous sommes allés voir le veilleur de nuit et lui avons demandé l’autorisation de revenir un peu plus tard, quand nous aurions déposé notre cargaison quelque part. Il acquiesçât d’un clin d’œil entendu. Trois quarts d’heure et un différend familial plus tard, nous étions de retour sous l’éclairage cru et sinistre de l‘entrepôt. Et nous recommencions, les bras engagés jusqu’à l’épaule dans les amas de pages torturées, à tout retourner jusqu’à trouver des livres saufs.
  Nous avions pris l’habitude de revenir régulièrement. On accumulait les livres. On n’avait pas l’impression de voler. Personne n’avait voulu de ce papier qui ne se comptait désormais plus en plaisir mais en quintaux, et on en prélevait une infime quantité qui ne faisait pas la différence. Sauf pour nous qui avions le sentiment de troubler un drame, d’empêcher un absolu sacrifice, et accumulions chez nous ce qu’on considérait comme des objets nobles et beaux, mais tristement éphémères tant qu’ils n’appartiennent à personne.
  On s’était mis à lire bien plus qu’avant, et on offrait des livres à tout le monde. Jusqu’au jour où deux vigiles ont remplacé le chien et l’ami qui fermait les yeux sur nos petits pillages nocturnes. Il nous a manqué, et on continuait à penser au pilon qui avalait tout, désormais bien gardé par deux cerbères. Et il me plaisait d’imaginer que le veilleur de nuit était devenu libraire.
 

Texte extrait de Police Mon Amour

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Yannick 12/11/2017 22:22

Salut BD
J'ai eu l'occasion il y a quelque temps de faire le "tri" de centaines de livres scolaires au lycee de ma fille . Destines au pilon, manuels de toutes matieres et une grosse majorite , en etat quasi neuf. Jai tente sans grand resultat de metrre en relation les associationn de parents d'eleves et des associations...pas de grand succes poue redonner une nouvelle vie de ces pages de savoir

Bénédicte Desforges 12/11/2017 23:38

Bonsoir Yannick,
C'est dommage. D'autant plus s'agissant de livres "pour apprendre"...

Le Saint 09/11/2017 21:32

Très bon texte !

Virginie 29/05/2008 11:18

C'est vrai que le pilon c'est le côté triste de l'édition. Mais il ne faut pas oublier que beaucoup de livres pilonnés ont assez peu d'intérêt : des livres scolaires dépassées, des méthodes de régime des années 70, l'intégrale des Harlequin, etc. Ce n'est pas toujous Mozart qu'on assassine.
Pour avoir bossé dans une maison d'édition, où il y a toujours moyen de récupérer plein de livres, je sais qu'il en reste que personnes ne veut, faute de place, d'intérêt ou juste de temps (et oui, on ne peut pas tout lire).
En tout cas merci pour cet article !

Maggy 16/04/2008 16:03

Vous devriez vous lancer dans le roman ...policier ...
Je suis beaucoup plus "terre à terre" et j'aimerai récupérer ces tas de papiers car c'est mon gagne pain , et croyez moi il est très très difficile d'accéder à ces centres de stockage
Comment puis je faire des offres?
Comment puis je récupérer les papiers?
Bravo encore pour votre article

le flic 16/04/2008 17:12



Merci Maggy ! Mais oui, je sais qu'il est difficile d'accéder à cette partie souterraine du monde de l'édition. Je meurs d'envie (ambigue) de revoir le pilon, mais c'est tabou, je ne sais pas où
il est. En revanche, je sais qu'il y a des associations qui récupèrent les livres avant pilonage pour les redistribuer ou les envoyer dans des pays francophones, là où il n'y a pas trop de sous
pour les acquérir au prix fort. Il faudrait demander à google.



clopain 30/03/2008 12:47

vous mettez "petits vieux" à la place de "livres" et nous voilà tous, avec nos vies saccagées dans les hospices......

le flic 30/03/2008 16:06



Tristement mais bien vu.



Albocicade 20/03/2008 19:56

Recycler du papier plutôt que stocker des tas d'invendus... pourquoi pas. On est tout de même loin de Farenheit 451. Enfin, espérons que ce ne sera pas la destinée du livre de Miss Pas Touche...
Et puis, avec les bibliothèques numériques (google books, entre autres) de sublimes "vieilleries" reviennent à la lumière...

le flic 20/03/2008 21:16



Désencrer et recycler du papier pourquoi pas, c'est un point de vue et de toute façon c'est la pratique... Le symptôme Fahrenheit se passe aussi avant le pilon, mais c'est plus ambigü.
Vieillerie, oui je prends (sublime aussi) mais Miss Pas Touche est bien plus jeune que moi et prend plutôt la voie de la tête de gondole que du pilon. De toute façon elle est pas encore
imprimée la petiote :D



Dom 18/03/2008 16:18

C'est quoi cette pomme ??????????

Tu deviens Geek ?
toi aussi ??

le flic 18/03/2008 17:32

Cette pomme est un test de ce que je peux faire (et réussir aha !) entre le CSS et le code source, et sert accessoirement à ce QUE TU ARRETES DE COLPORTER PARTOUT QUE JE SUIS UNE GROSSE QUICHE EN INFORMATIQUE noudoudjiou !C'est quoi un geek ? On dit guic ou jik ?:D

Vicnent 17/03/2008 13:33

http://www.vicnent.info/blog/index.php?2008/03/16/1007-6-de-plus

Au boulot Bénédicte !! :-)

le flic 18/03/2008 17:37

T'es le deuxième à me coller cette connerie, je ne te remercie pas. Jusque là, je faisais le mort et la non-execution de la consigne est passée inaperçue.Bon ok, ça marche :o)(mais c'est très con)

Michel Meyer 17/03/2008 10:18

C'est un très beau récit, très visuel, très émouvant, très très beaucoup plus plus, si j'ose dire.

le flic 18/03/2008 17:38

Merci merci Michel ! C'est trop trop gentil comme message ! @++

alexandra 16/03/2008 14:25

Toujours un plaisir de vous lire...

le flic 16/03/2008 15:00

Merci beaucoup Alexandra :o)

lady flo 14/03/2008 09:40

Ca m'a fait une drôle d'impression cet article sur le pilon après celui fêtant l'anniversaire du bouquin ! Pas de mauvaise nouvelle, j'espère ?

le flic 14/03/2008 13:31

Non, je ne fais pas dans le message subliminal, et les synapses de mes associations d'idées ne passent pas nécessairement par mon ego que je tente d'avoir discret par ici...

pousse manette 13/03/2008 20:04

C'est malin comme titre pour une histoire de poulet ;-)

le flic 13/03/2008 22:18

Heu... HEIN ?? tu rames... tu rames...:D

odile 13/03/2008 11:43

Cet article sur le pilon me tombe sous les yeux alors que j'ai achevé il y a peu l'ombre du vent de Carlos Ruiz Zafon, dont le point de départ se situe dans Le cimetière des livres, mais ceux-ci sont "sauvés" , préservés par ce cimetière justement, nécropole livresque à vocation d'en conserver la mémoire… Ce qui m'a amenée à exhumer du fond de ma bibliothèque un livre qui m'avait beaucoup marqué il y a très longtemps.
C'est la démarche inverse et Zafon cite bien effectivement cette horreur du pilon pour tous les amateurs de lecture, tant il est vrai que ce qui est écrit recèle les idées,les émotions, les espoirs et désespérance de l'Humanité. Malgré nous, nous sacralisons l'objet porteur de Vie mentale et leur anéantissement touche à la mort…
Cette nouvelle est très touchante et j'apprécie toujours ces petites peintures impressionistes de ton univers. Sincèrement. Odile

le flic 13/03/2008 19:30

Bonjour Odile. Et bien merci, parce que du coup tu me donnes envie de lire ce livre. Et c'est vrai que ce que représente le pilon est aussi terrible que de le voir. Et qu'un livre est plus qu'un objet de papier. Merci d'être passée !

brad-pitt deuchfalh 13/03/2008 11:23

Super ce texte. C'est peut-être mon côté "j'aime les surprises" mais je trouve dommage de tout dévoiler dans le titre. J'aurais bien vu un titre genre "le charnier".

C'est marrant, moi, dans ma tête, le pilon c'est un genre de guillotine...

le flic 13/03/2008 19:23

Ah oui mais dans ta tête... dans ta tête... :DNon sans dec, moi aussi j'ai hésité pour le titre. Je voulais d'abord mettre un truc en rapport avec Fahrenheit 451, genre Une nuit avant Fahrenheit, mais trop fumeux. Le charnier, j'y ai pensé aussi mais trop excessif. Un titre avec le mot "papier" mais j'annonçais trop la couleur aussi. Et puis en fait le pilon, y'a des gens qui ne savent pas précisément ce que c'est, et je suis restée dans un style de titre minimaliste. Pour moi avant, le pilon c'était le petit truc en bois que j'ai dans la cuisine pour piler des cacahuètes pour faire du poulet aux cacahuètes et noix  de coco. Tu aimes le poulet aux kakawèt ? Quand c'est que tu viens dîner ? :D

Miss pas touche 13/03/2008 08:09

ha les fameux pilons. le cimetière des livres. :-/
ça me rappelle une anecdote à mon ancien boulot, faudra que j'y repense un de ces quatre (merci pour la remontée de souvenirs tiens ^_^)

le flic 13/03/2008 19:14

OooOOooh Anna ?! T'as passé des clients périmés au pilon ? Et bien j'ai hâte de lire ça :D@+ et happy compte à rebours !

Amazone 12/03/2008 23:28

Ton récit m'a tenu en haleine ! Les éditeurs ne pourraient-ils pas donner les invendus aux bibliothèques municipales, aux hopitaux ou aux écoles ? Quel gâchis tout de même !

le flic 13/03/2008 00:21

Je ne sais pas en fait. Ca doit être une histoire de coût ? Il doit y avoir des associations qui récupèrent les invendus. Ce qui est moche à envisager, c'est la situation de ceux qui ne peuvent pas se payer de livres, et à qui une culture tout azimut échappe. Mais en y pensant, c'est un effet pervers comme tant d'autres de la société de consommation. Il y a bien des gens qui meurent de faim, quand ailleurs on répand des fruits et des légumes sur les routes en guise de manifestation. Perso, ça me choque autant. Ou plus. @+ Amazone !

Vincent d'Eaubonne 12/03/2008 23:10

Moi je comprends bien ça...Tout minot, la conversation familiale qui tournait autour des dernières parutions s'épuisait dans un silence un peu triste. "Le pauvre, il a eu droit au pilon..."...Et je me demandais comment quelqu'un qui avait eu droit à la meilleure part du poulet pouvait être à plaindre. Ce n'est que plus tard que j'ai appris de mes écrivains de parents ce qu'était l'épreuve pilon, pour un auteur. Eux l'on peu ou pas connu, ce pilon qui est l'envers du succès. Mais ils avaient su garder de la compassion pour un confrère malheureux.
Merci :)

le flic 13/03/2008 00:15

J'ai l'impression que le pilon est un peu un sujet tabou. Pour les éditeurs comme pour les auteurs.. C'est  vrai que le principe a quelque chose d'immoral, et le spectacle est vraiment désagréable à voir... Mais pilonner des livres est moins cher que le stockage. Il parait que le pilon se paye sur le prix du papier recyclé. Merci Vincent d'être passé par ici ! :o)

lestrade 12/03/2008 21:37

devais y avoir des livres terribles, j'aurais bien voulu voir ça aussi, j'arrive pas à dire, ça fait un peu surréaliste tu sais, on s'attend à un truc terrible, et ce sont des livres qui vous ont touchés. Tiens pour faire moins drôle, tu savais que dans hopital parisien, il y a une salle où sont gardé les anomalies humaine de la nature?

bon courage à tous, à plus

le flic 12/03/2008 21:43

Ah ben si c'est drôle ça ! Moi, j'ai eu la chance il y a quelques années de visiter une salle privée d'anthropologie du Musée de l'Homme où se trouvaient dans des bocaux, entre autres petites merveilles, les têtes coupées de membres de la bande à Bonnot, du temps où on cherchait des pistes sur le chromosome de l'assassin. Et puis aussi des foetus malformés dans du formol, un pied réduit de chinoise, des momies, etc. Du pur bonheur :D

balmeyer 12/03/2008 21:10

Le pilon ! J'ai appris son existence sur le tard. Avant, je croyais que les livres sans succès finissaient dans un gentil paradis, du style une petite bibliothèque municipale, là où un curieux pourrait le sortir de sa non-vie, ou bien un revendeur d'occasion. Mais le pilon, c'est un truc déprimant...

Dans un autre style : un éditeur ne voulait pas de retour de livre. Il demandait juste que la couverture soit découpée, pour preuve, et envoyée dans un petit paquet pour produire... un remboursement. Le corps de l'ouvrage, c'était pour la poubelle.

le flic 12/03/2008 21:30

la seule photo que j'ai trouvée sur internet :http://idata.over-blog.com/0/36/50/34/divers2/pilon.jpg