Mercredi 24 décembre 2008
La voiture bouge dans tous les sens.
D’abord, de loin, on a cru qu’il y avait eu un accident, le pare-choc était collé contre un arbre, entre le bois et la route.
Et puis on a vite compris, parce que par là, ça tapine sévère. Foin des scénarios catastrophe, pourquoi imaginer l’accident, si ce n’est à cause de celui de tout à l’heure. Alors nous restons là, à attendre on ne sait quoi, ou on sait trop bien quoi. Juste pour s’amuser. Se détendre. Penser à autre chose, voir un truc marrant, surprendre par notre présence et s’en rincer l’œil. Rien de plus. Elle est drôle cette voiture qui bouge toute seule, qui se secoue bêtement contre un arbre, comme dans une masturbation bucolique.
Nous, on ne dit rien, on ricane. Bêtement aussi.
La voiture se calme. Enfin. Elle tressaille un peu, frissonne d’aise. Ballet d’ombres pressées et compressées, trop serrés sous la loupiote jaune. Les portières s’ouvrent, ensemble en harmonie, et la voiture respire en même temps que finissent les orgasmes clandestins.
On ne sait plus pourquoi on est là. Mais le carton de tout à l’heure, on l’a oublié.
« Tout va bien ? Pas de problème ?
- Tout va. » répond la pute.
« Bonsoir jeunes gens, je trace la route. » dit l’homme en nous adressant un signe de la main et un clin d’œil complice, et en soufflant un baiser au creux de sa main vers la petite pute. Puis il remonte dans sa voiture qu’il décolle de son arbre à plaisir, et repart entre les terrains de foot et les bords de Seine.
La pute s’étire en soupirant, souriant aussi, et enfouit quelques billets au fond de son petit sac. Elle est jeune et elle est belle. Pas même vulgaire.
« Alors ? Vous nous matiez ?
- Ah non, on ne faisait que passer. »
Elle rit, s’étire encore les bras tendus vers la nuit, se cambre, avec son cul rond provocateur, et ses seins qui narguent toutes les tristesses du monde.
« Mais bien sûr... »
Un de mes mâles compagnons du soir a le regard d’un petit animal renversé, charmé, prêt à être mangé par la belle.
« Je t’offre un verre après le boulot si tu veux. En tout bien tout honneur, bien sûr.
- Non. » dit-elle.
« Non, répète-t-elle, c’est elle que je veux. »
Et elle s’avance vers moi, ondulant, mimant son trouble miroir, la salope, battant de ses cils fardés noir nuit bleue, et souriant en rouge cerise.
Et elle s’approche très près, et dit encore « C’est toi que je veux. » avec une voix rauque à chanter du jazz, la salope. Et je ne bouge pas, je ne dis rien, en bestiole captive, sous l’emprise de l'ambiguë surprise. Et du jazz de ma tête.
« Toi, tu veux pas ? »
Elle tend la main vers moi, la pute, ça va vite, et me caresse la joue, de deux doigts doux, langueur de la tempe à la pommette aux commissures des lèvres, qu'elle effleure plus lentement. Salope. Je ne bouge pas.
« Non ?
- Salope. »
Et on rit. Et je pense aux mains des hommes.
Et je sais à quoi elle pense.



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